Prêcheurs sur gages

Amy Jo Burns. ©Howie Chen

"Les femmes n'ont pas d'histoire", le premier roman d'Amy Jo Burns, ficelé comme une bonne série, donne voix à des épouses sans destin.

Se prénommer Ruby n’augure pourtant pas d’un avenir rutilant quand on est fille de rétameur et qu’on habite Trap, un lieu-dit bien-nommé de Virginie-Occidentale. Elle en rêvait, devenir comptable peut-être, dans une ville près de Pittsburgh. C’était sans compter sur le charme de Briar Bird, de son aura de beau parleur, de son œil bleu et du miracle dont il se disait l’incarnation. N’avait-il pas réchappé à la foudre qui l’avait laissé borgne mais clairvoyant? Ruby épousa donc celui qui allait devenir prédicateur et montreur de serpents, obligeant dans la foulée sa meilleure amie à rester, se marier elle aussi, dès le lycée terminé. Rien de plus banal pour un roman américain, direz-vous.

Qui sont ces filles qui deviennent mères, échangeant le père contre le mari, sans passer par la case femme, pour elles-mêmes?

Le premier d’Amy Jo Burns s’inspire d’un fait divers réel: l’épouse d’un de ces prêcheurs clandestins est morte, mordue par un crotale. Une maladresse, un suicide ou un assassinat? Il n’en fallait guère davantage pour que l’auteure s’intéresse à ces épouses. Qui sont ces filles qui deviennent mères, échangeant le père contre le mari, sans passer par la case femme, pour elle-même?

Rondement mené, ce portrait en creux de Ruby et de son amie Amy est raconté en grande partie par Wren, quinze ans, plus portée sur Darwin que sur Jésus, qui lit et s’instruit clandestinement dans sa cabane en rondins. Si la mention de l’absence de GSM et d’internet ne nous indiquait que l’époque est actuelle, nous pourrions nous croire au temps des pionniers. L’ère n’est pourtant plus à la conquête, ni à la prospérité; les montagnes des Appalaches n’offrent plus que des rivières polluées par une industrie chimique qui a mis la clé sous la porte (tiens, tiens) en laissant ses boues toxiques contaminer les sols et la nappe phréatique. Pas de quoi décourager les bouilleurs de cru qui distillent leur whisky frelaté en bons hors-la-loi, ni les jeunes chômeurs qui carburent aux opiacés dans leur mobile-home aussi défoncés qu’eux.

Imprégné d’imagerie

Dans ce décor sinistre, Amy Jo Burns plante ses bougies, prend son tambourin, ses cantiques et sème partout des signaux de rédemption. Imprégné d’imagerie et de références bibliques, ce roman de pécheresses à la chevelure ensorcelante, de traîtres et de bons samaritains en salopette crottée, enchaîne les phrases ciselées comme un encensoir.

Tous les fils semés en chemin serpentent en un écheveau trop bien ficelé pour faire autre chose qu’une lecture édifiante à l’efficacité redoutable.

Les miracles que n’accomplit pas Briar Bird, Amy Jo Burns les fait siens par des coïncidences trop heureuses, des rencontres très providentielles, des confessions inopinées pleines de contritions et des sacrifices salvateurs. Tous les fils semés en chemin serpentent, cela va de soi, en un écheveau trop bien ficelé pour faire autre chose qu’une lecture édifiante à l’efficacité redoutable. La preuve, on le dévore sans voir qu’on se fait embobiner à coup de serpents venimeux et de paraboles grosses comme un camion tous feux allumés.

De quoi ajouter notre voix à la narratrice plus clairvoyante que nous, coincée dans ce monde vénéneux: "les serpents étaient aussi prisonniers que moi". Pauvres lecteurs, collés à ces pages comme un insecte englué au papier tue-mouches! Du danger de ce genre de lecture redoutable qui vous siphonne le cerveau et vous laisse orphelins de personnages, complexes, qui à la fin se trouvent réduits à des ex-voto à accrocher au rétroviseur d’une vieille Buick.

Roman

"Les femmes n'ont pas d'histoire"

Amy Jo Burns, Sonatine

304 p., 21 €

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés