Premier roman | Le "Captain Fantastic" de Fiona Mozley

Fiona Mozley

Avec "Elmet", Fiona Mozley signe un conte cruel d'une modernité aux relents féodaux. Arrivé dans la dernière liste du Man Booker Prize, le plus important prix littéraire outre-Manche, ce premier roman éblouit par sa maturité, son élégance et l'originalité de sa critique sociale.

Roman

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«Elmet». Fiona Mozley

Traduit par Laetitia Devaux, Joëlle Losfeld Éditions, 237p., 19 euros

Une maison dans la clairière. Un père et ses deux enfants vivent loin du monde et de sa sauvagerie. "On aurait sans doute grandi plus vite, mais là, dans cet univers sylvestre, ce ne fut pas le cas; c'était la raison pour laquelle papa nous avait emmenés jusqu'ici: il voulait nous garder à l'écart; nous garder en nous-mêmes, nous protéger du monde; nous donner une chance, disait-il, de vivre notre propre vie."

«Elmet». Fiona Mozley

Ce "Captain Fantastic" fruste, raconté par la voix de son fils, nous apparaît une sorte d'Hagrid, de géant dur à l'extérieur et doux à l'intérieur. Descendant de Viking, il gagne sa vie aux poings. L'Angleterre est pourtant d'aujourd'hui, paupérisée, clivée entre la campagne proprette, devenue jardin privé, et les nouveaux pauvres, indésirables. Ceux-là étaient mineurs, ouvriers, saisonniers agricoles, ils sont désormais livrés à eux-mêmes, à des indemnités trop faibles et à un marché du travail parallèle qui les pousse à la marge d'une communauté disparue. "Les gens ne s'étaient pas battus pour cela."

Rapacité des hommes

Un hobereau des temps modernes prétend tout diriger; il a racheté les maisons sociales à la municipalité, trop heureuse de s'en débarrasser, et prend les locataires à la gorge. Fiona Mozley est médiéviste, on ne s'en étonne pas. Son roman fait écho aux fabliaux, la nature y est généreuse et paisible en contraste avec la rapacité des hommes. Livrés à eux-mêmes, déscolarisés, disparus des radars, les enfants de John retrouvent des gestes qui les ancrent dans leur histoire, sur cette terre perdue par leur mère, et squattée de plein droit.

«Fiona Mozley s'inscrit dans la lignée de «La Moisson» de Jim Crace, allégorie médiévale pour notre temps qui sacrifie les liens solidaires et féconds.»
Sophie Creuz
Critique littéraire à L'Echo

Avec soin, ils construisent la bicoque, entretiennent les bois, fabrique leur charbon et les pièges en veillant à ne pas faire souffrir leurs proies enfermées dans une boîte qui leur sera funeste. La petite maison ne le sera pas moins pour cette famille hors-la-loi. Mais où est la loi, qui abandonne ses sujets, vend ses terres au plus offrant, et privilégie l'immobilier au plein emploi?

La douceur du regard de Daniel, adolescent gracile, sa sensibilité à la beauté, son sens de la loyauté sont mis à rude épreuve, d'autant qu'il voit sa sœur s'endurcir comme un homme, seule parade pour une proie en puissance, guettée par les fils du prince.

Interview de Fiona Mozley à propos d'«Elmet». Babelio, 16/1/20

Jeunes femmes engagées

Arrivé dans la dernière liste du Man Booker Prize, le plus important prix littéraire outre-Manche, ce premier roman éblouit par sa maturité, son élégance et l'originalité de sa critique sociale. "Elmet" rejoint en esprit d'autres premiers romans, tous signés par des jeunes femmes, Emily Ruskovich ("Idaho"), Jean Hegland ("Dans la forêt") ou Emily Fridlund ("Une histoire de loups") parus chez Gallmeister, qui elles aussi veillaient sur des enfants au fond des bois.

Manifestement, la littérature enfantine continue à vivre en elles, le loup rôde et les chasseurs ne sauvent pas le Chaperon rouge qui a bien compris qu'il ne pouvait compter que sur ses propres ressources de courage, d'imagination et de volonté. Le féminisme et la question du genre ont semé des petits cailloux dans ces pages, par cette résistance poétique qui emporte. Fiona Mozley s'inscrit dans la lignée de "La Moisson" de Jim Crace, allégorie médiévale pour notre temps qui sacrifie les liens solidaires et féconds. "Elmet", royaume celtique du Yorkshire était au XIIIe siècle, "un sanctuaire pour ceux qui souhaitaient échapper à la loi." Celle des seigneurs, qui reviennent...

«Je ne projette pas d'ombre. La fumée dans mon dos étouffe la lumière du jour. Je compte les traverses et les chiffrent défilent. Je compte les rivets et les boulons. Je marche vers le Nord.»
Fiona Mozley
Premières phrases d'«Elmet».

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