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Quand la littérature tombe dans la course infernale au bonheur

Lire, et de préférence lire des "feel good book" rendrait-il heureux? Si cela aide, la recette du bonheur est bien plus complexe que cela. ©BELGAIMAGE

Le phénomène de la littérature "feel good" a dépassé l'effet de mode pour devenir un genre aux enjeux commerciaux importants. Les éditeurs courent après les auteurs, les libraires n'ont plus peur de l'afficher. Mais cette course au bonheur rend-elle heureux?

Les éditions Jouvence, spécialisées dans la publication d'essais dédiés au bien-être et la santé, ont lancé l'an dernier un prix d'écriture "Roman bien-être", emporté cette année par la Bruxelloise Sofia Giovanditti. "L'agence des miracles", son premier récit, est sorti en librairie à la mi-octobre. Ironie de l'histoire, le roman part d'un constat bourré de scepticisme face à ces publications censées nous faire du bien et nous aider à trouver le chemin du bonheur: l'héroïne a tout lu, tout essayé en matière de développement personnel, et a décidé de renoncer au bonheur…

Un pied de nez au "feel good" qui foisonne dans les librairies? Pas vraiment, à en croire Charlène Guisdoiseau, la directrice éditoriale de Jouvence, maison qui a notamment édité les célèbres "Accords toltèques" de Don Miguel Ruiz. "Ce qui est intéressant dans le roman de Sofia Giovanditti, c'est qu'il met en lumière que l'on peut tous arriver à ce constat qu'on a travaillé sur nous, et que l'on stagne. On peut acheter cinquante livres de développement personnel, si on ne les met pas en pratique, cela ne servira à rien." Mais loin de décrier la veine commerciale exploitée depuis ses débuts par Jouvence, le livre, espère-t-elle, va plutôt attirer le lecteur a priori dubitatif sur ces méthodes de quête du bonheur en l'embarquant sur les traces de l'héroïne Lou et en l’amenant, l'air de rien, à travailler sur lui.

"Les éditeurs ont poussé ce créneau en créant des auteurs annuels très médiatisés, les bibliothécaires ont commencé à en acheter, l'enjeu est majeur."
Brigitte de Meeus
Responsable de la librairie Tropismes

L'engouement  pour la littérature "bien-être" n'a cessé de croître depuis les premiers romans sortis au début des années 2000. Comment la définir? Littéralement, on parle de "livre qui fait du bien", dans le sens où c'est un genre qui permet au lecteur de s'offrir une bulle de positivité, et une échappatoire au quotidien. Le récit est fluide, sans grands descriptifs et fioritures, se lit vite, avec une identification forte aux personnages, et surtout, un happy end systématique. Ses grandes "stars" vont de Raphaëlle Giordano, qui a littéralement fait s'emballer la machine avec son roman "Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'en as qu'une", vendu à 2,2 millions d'exemplaires, à Laurent Gounelle en passant par Paulo Coelho ou encore Virginie Grimaldi.

Un phénomène commercial

Davantage qu'une mode, le phénomène dépasse l'aspect littéraire, il est aussi commercial. "Les éditeurs ont poussé ce créneau en créant des auteurs annuels très médiatisés, les bibliothécaires ont commencé à en acheter, l'enjeu est majeur", nous dit Brigitte de Meeus, de la librairie bruxelloise Tropismes.

10%
Aujourd'hui, le feel good représente combien en parts de marché 10% des ventes de Filigranes.

Chez Filigranes, les romans "bien-être" ne se cachent pas. On en retrouve jusque sous le comptoir à café de la librairie de Marc Filipson, là où certaines librairies plus "élitistes" les relégueront encore dans un coin, presque à l’abri des regards. "Le feel good, c'est une solide source de revenus pour nous, explique Marc Filipson, cela soutient nos fins de mois. Cette littérature relie les gens. Si vous vous attablez avec un roman 'feel good', vous pouvez être sûrs qu'il y aura toujours quelqu'un pour vous aborder, l'air de rien, et vous faire son petit commentaire, sa petite recommandation."  À sa collaboratrice, Marc Filipson demande: "Le feel good, ça représente combien en parts de marché de nos ventes aujourd'hui?" La réponse tombe: 10%.  

Loin de se cantonner au développement personnel romancé, la littérature dite "bien-être" est bien plus large que cela. "Chez Jouvence, on propose toujours une thématique psychologique en arrière fond", explique Charlène Guisdoiseau, ce qui n'est pas le cas pour tous.  "Pour moi, la précurseure du mouvement, c'est Anna Gavalda, nous dit Brigitte de Meeus. Avant, on parlait plutôt de littérature 'grand public'. Et les auteurs à qui l'on a collé cette étiquette sont chaque jour plus nombreux. Cela va jusqu'à Eric-Emmanuel Schmidt, en passant par Guillaume Musso ou Marc Lévy."

La fin des complexes ?

"Avant, les gens se cachaient pour lire du feel good, nous dit encore Marc Filipson. Il y avait une forme d'élitisme qui faisait que certains s'en détournaient d'office. C'était presque honteux. Aujourd'hui, c'est fini." "Les gens ont envie qu'on leur raconte des histoires qui mettent du rose dans leur vie", dit Brigitte de Meeus. "Ces lecteurs, ajoute Marc Filipson, ils débarquent chez nous en disant: donnez-moi quelque chose qui me fera rire!"

"Ces lecteurs [de littérature feel good], ils débarquent chez nous en disant: donnez-moi quelque chose qui me fera rire!"
Marc Filipson
Patron de la librairie Filigranes

Considérés comme des livres qui donnent la pêche, les feel good books seraient-ils alors une alternative aux anti-dépresseurs? "Ils répondent en tout cas de  manière détournée aux besoins de recherche du bonheur présent en chacun de nous, en évitant de passer par la case des essais en développement personnel,  vue par certains comme des livres infantilisants, dit Charlène Guisdoiseau, directrice éditoriale des Éditions Jouvence, de la même manière que certains considèrent comme honteux d'aller voir un psy. Vous creusez une thématique de développement personnel ou spirituel, là où vous ne vous seriez pas nécessairement tourné vers le rayon des livres dédiés à cela."

"Vous creusez une thématique de développement personnel ou spirituel, là où vous ne vous seriez pas nécessairement tourné vers le rayon des livres dédiés à cela."
Charlène Guisdoiseau
Directrice éditoriale des Éditions Jouvence

Et, manifestement, cela marche. L'éditrice constate une croissance constante du marché. La crise du covid a accentué cette tendance à la prise de conscience que le bien-être et la santé restent au cœur de nos vies. "En juin 2020, à la réouverture des libraires, on a une croissance de 148%. On avait pourtant réduit les parutions, de 156 prévues, on était tombés à 84. Avec 40% d'ouvrages en moins, et la fermeture des librairies, on a clôturé l'année en recul de seulement 3%. Et cette année, on s'attend à un chiffre d'affaires record."

Une course infernale?

Mais  cette tendance lourde de quête du bonheur et du positivisme est-elle aussi saine qu’on le dit? Pour la philosophe Pascale Seys, cet engouement pour le feel good peut être vu comme une réponse  des gens face au paysage environnant qui s'obscurcit sous le coup des crises sociales, climatiques, fiscales, tous ces maux contemporains qui minent le moral des gens. "Ces histoires où tout finit bien peuvent aider à faire face à un discours d'effondrement. Mais c'est un refuge parfois facile qui évite aussi de passer à l'action et de tenter de faire bouger les lignes", dit la philosophe.

"Dans ces romans, les héros reprennent à chaque fois possession de leur moi, dans une sorte de quête narcissique infernale. Mais cela entraîne le constat sous-jacent que l'on serait aussi responsable de son propre malheur. C'est terrible, et c'est faux."
Pascale Seys
Philosophe

L'autre écueil, c'est l'impression de dictature du bonheur que cette quête presque frénétique peut donner. Ce qu'ont appelé la sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas "Happycratie" dans un essai du même nom, paru en 2018. "Il y a, en effet, un discours culpabilisant, à tendance libérale, qui tend à dire que chacun est responsable de son bonheur, confirme Pascale Seys. Dans ces romans, les héros reprennent à chaque fois possession de leur moi, dans une sorte de quête narcissique infernale. Mais cela entraîne le constat sous-jacent que l'on serait aussi responsable de son propre malheur. C'est terrible, et c'est faux. Il y a des facteurs extérieurs qui jouent, des failles dont on ne peut se relever."

"Nous devons être des autoentrepreneurs capables de gérer nos émotions comme on gère un portefeuille. Or, il faut pouvoir entendre qu'il y a des blessures irréparables."
Pascale Seys
Philosophe

La performance du bonheur induite par le feel good, voilà ce que dénonce la philosophe. "Nous devons être des autoentrepreneurs capables de gérer nos émotions comme on gère un portefeuille. Or, il faut pouvoir entendre qu'il y a des blessures irréparables. Il y a une limite au tout va bien, la dimension tragique, c'est aussi ce qui  fait sens dans la vie…"

L'éditrice de Jouvence, Charlène Guisdoiseau invite d'ailleurs, elle aussi, à garder un esprit critique. "On ne peut pas donner l'impression que les romans et essais 'bien-être' sont la nouvelle pilule du bonheur. Traverser sa nuit n'est pas un voyage facile et tranquille. Et le bonheur, concède-t-elle, ne dépend pas que de l'individu. Il y a un contexte, un métabolisme personnel, qui influe aussi. On a toujours le choix du regard que l'on porte dessus. Ce n'est pas une chose facile, et ce qui est surtout gênant, c'est de donner l'impression que ça l'est. Certaines personnes vulnérables ont l'impression qu'en achetant un livre, cela va les sauver. C'est faux. C'est une pierre à l'édifice, mais elle ne suffit pas…", conclut-elle.

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