Quatre jeunes poètes pour revivifier Bruxelles

De gauche à droite: Célestin de Meûs, Tom Buron, Maud Joiret et Henri Alain relèves d’une poésie belge en ébullition. ©Kristof Vadino

La poésie rappelle souvent la douleur d’un cours de secondaire, d’un inventaire poussiéreux de noms propres mais poussiéreux. Pourtant la Belgique foisonne de poètes, dont une partie ne dépasse pas la trentaine. Maud Joiret, Henri Alain, Tom Buron et Célestin de Meûs font partie de cette génération qui entend la poésie comme un vaste champ expérimental et vivant.

"Ce que j’entends par scène poétique c’est des gens qui font vivre des textes. Si à Liège il y en a toujours eu une, à Bruxelles c’est une jeune scène représentée par eux trois (Tom Buron, Henri Alain et Célestin de Meûs)", explique Maud Joiret. Faire vivre des textes représente une urgence, que ce soit la leur ou ceux de poètes contemporains et anciens. "À côté de Cendrars, on est tous poussiéreux ici", sourit Henri Alain. La vitalité qu’ils recherchent est celle d’un travail quotidien, "tenter de retrouver le rythme de ta vie dans ton écriture", dit Henri Alain, mais c’est aussi celui d’un héritage commun et de rencontres humaines et artistiques.

"Laboratoire à ciel ouvert"

Cette scène a émergé d’une rencontre autour de la maison d’édition et librairie Maelstrom"J’ai retrouvé dans Maelstrom quelque chose comme Citylight, la librairie et maison d’édition des Beat et j’y ai rencontré Celestin qui y travaillait et on a demandé à Vincent dit Henri Alain de me loger. On a passé une soirée ensemble et voilà", raconte Tom Buron. De cette soirée et de la fréquentation du même café ixellois, une forte amitié se scelle entre Célestin de Meûs et Henri Alain qui fondent d’ailleurs leur propre maison d’édition, Angle Mort. Maud Joiret rejoint l’équipage lorsqu’elle reçoit une invitation à une soirée de lecture poétique notamment organisée par Tom Buron qui avait lu des extraits de ce qui est devenu son livre, "Cobalt", dans la revue Boustro.

Bruxelles est une terre d’accueil plus clémente que Paris, un "laboratoire à ciel ouvert".

Bruxelles est pour Henri Alain et Tom Buron une terre d’accueil plus clémente que Paris, un "laboratoire à ciel ouvert" pour Célestin de Mêus ou Maud Joiret. Une ville attirante dans les tensions qui l’habitent, à la fois lieu de passage cosmopolite, capitale de l’Europe et "le lieu où siègent l’extrême droite européenne mais aussi un gouvernement qui unit l’extrême droite et la droite", dit Célestin pour qui la vitalité poétique n’est pas à détacher du contexte politique. Contre les mutilations politiques, bureaucratiques et commerciales de la langue, la poésie expérimente d’autres voies (voix) possibles.

1. Célestin de Meûs et l’âme russe

Célestin de Meûs ©Kristof Vadino

Il s’est lancé dans l’écriture en cachette, l’image du poète n’étant pas des plus simples à porter durant l’adolescence. Inspiré d’abord par Visotzki, un chanteur russophone dont Célestin admirait la musicalité, il se plonge ensuite dans Dostoïevski, Pouchkine, Gogol ou Klebnikov. Attiré par la consonance slave du prénom, il découvre presque par erreur Charles Bukowski, qui l’entraîne sur un autre chemin de la langue, notamment celui de la Beat Generation, l’une des influences commune de ces quatre jeunes poètes. Le voyage, la route, est d’ailleurs l’un de ses grands moteurs de création, "par la vulnérabilité qu’on peut avoir en voyage, mais aussi par la temporalité qui se modifie, le fait qu’à 22h30 on peut avoir l’impression d’avoir la journée devant soi, le voyage est un moment propice pour travailler", explique-t-il. Si le travail esthétique et sonore occupe une place primordiale dans son écriture, il considère également la poésie comme une réponse politique à l’actualité, une manière de créer d’autres possibles. Il a cofondé avec Vincent Pennanguer, dit Henri Alain, la maison d’édition Angles Morts.

"Même si je
Ne comprends pas votre langue
Il demeure dans vos gestes
Des morceaux d'amour
Minutieusement cimentés."
Célestin de Meûs, "Ecart-Type" (Tétra Lyres)

2. Tom Buron, l’exilé banlieusard

Tom Buron ©Kristof Vadino

Tom Buron a grandi en banlieue parisienne avant de déménager à Bruxelles, attiré par la vitalité poétique qui émanait de la ville. Cette jeunesse en banlieue lui a donné le goût de la langue et de ses transformations. Bercé par le mélange incessant des langues, qu’il retrouve avec joie à Bruxelles, il est pris de l’envie de se servir du dictionnaire comme un lieu d’où ressortir un lexique oublié, ou même comme le faisait notamment Arthur Rimbaud, d’inventer de nouveaux mots. On retrouve dans ses poèmes des ambiances de bord de route, de chambres sales et enfumées qui peuvent rappeler la Beat Generation. On retrouve également des évocations solaires teintées d’une grande admiration pour Malcolm Lowry. Il est actuellement en finale du prix Révélation de la Société des gens de lettres.

"Le thème souverain des chérubins aux lauriers
La monnaie d’un instant monument
Je vais te le dire pour le nier ensuite
Nous ramasserons les douilles de nos béguins
Pour en faire des époques."
Tom Buron, "Nadirs" (Maelstrom)

3. Henri Alain, dans la ligne de Cendrars

Henri Alan ©Kristof Vadino

Il a également grandi en banlieue parisienne. Il est arrivé il y a presque une dizaine d’années à Bruxelles pour suivre un master en science des religions qu’il remplacera finalement par une lecture intensive de Georges Bataille et de la Bible. Adolescent, il consacrait son temps à l’aviron qu’il pratiquait assidûment, ce qui laissait peu de place à la lecture. C’est le rappeur Lucio Bukowski qui, par son pseudonyme, attira Henri Alain dans une librairie pour acheter puis dévorer Charles Bukowski. Le coup de foudre poétique qui le décida formellement à écrire lui a été donné par un professeur d’histoire qui démarra un cours en lisant la prose du Transsibérien, de Blaise Cendrars. "Non seulement c’est un poème magnifique, mais à la première strophe il dit qu’il avait 16 ans et qu’il était fort mauvais poète. Je me suis dit moi aussi donc je peux y aller", raconte Henri Alain. Il a fondé l’édition Angle Mort avec Célestin de Mêus. Leur amitié a été scellée d’abord à la librairie Maelström puis à la brasserie du Viaduc à Ixelles, qui a été un important point de rencontre de poètes et autres spécimens littéraires.

"Fils sans musique au sein
d’une putain
Enfant bâtard
Les tombes en italique
Je bus le lait après la bière
Ils sont morts à guetter le ressac."
Henri Alain, 'L’infini des plaines' (Maelstrom)

4. Maud Joiret et les pulsations urbaines

Maud Joiret ©Kristof Vadino

Pour Maud Joiret, écrire de la poésie (et pas autre chose) a toujours été une évidence, "un rythme que j’ai en tête et qui se travaille constamment", explique-t-elle. L’idée d’une narration romanesque ne l’intéresse pas du tout mais elle tente d’insérer une trame narrative à sa poésie. Son premier recueil, "Cobalt", est une poésie urbaine, qui touche à l’air du temps par le regard tantôt usé tantôt frais et vigoureux d’une femme qui vit le XXIe siècle à bras le corps. On y croise des possibilités, des contradictions, des violences, de la drogue parfois; le panorama d’une vie dont on suit les pulsations. Maud Joiret écrit également de nombreuses chroniques littéraires. Ce rapport au travail de "l’autre" lui importe beaucoup. "A chaque fois, je ressens une obsession pour un auteur ou une autrice et je lis tout. J’aime bien trouver des livres qui accompagnent un travail."

"J’achoppe encore sur les corps
Dysphasiques je deviens aveugle
Ils me font perdre la couleur des
Sons et la mélodie des paysages
Alors dépeuplée je ne peux rien
Faire d’autre que traquer celles
Qui comme toi vont me buter."
Maud Joiret, "Cobalt" (Tétras Lyre)


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