Québec noir

©Le Mot Et Le Reste

Dans ce premier thriller politique, la Québécoise Marie-Ève Sévigny interroge l’engagement écologique: jusqu’où aller pour défendre sa cause?

Il existe sur le fleuve Saint-Laurent, à proximité de la ville de Québec, une île de paysages vallonnés et de cultures maraîchères, un havre de paix en pleine nature… C’est dans ce cadre idyllique que Marie-Ève Sévigny, journaliste et directrice de la Promenade des Écrivains, a choisi de camper son premier roman. Intimiste, resserré autour de quelques personnages, il comprend tous les ingrédients du polar classique sans en être tout à fait un, puisque l’enquête policière frôle le prétexte pour parler de militantisme écologique et de corruption politique.

Thriller

"Sans Terre"

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Marie-Ève Sévigny,
Éditions Le Mot et le Reste,
220 p., 19 €

Le livre s’ouvre par l’acte répréhensible de Gabrielle Rochefort, quinquagénaire radicale, criminelle pour certains, héroïque pour d’autres, qui a décidé d’aller déverser des oiseaux englués de pétrole sur la pelouse de la riche demeure du ministre de l’Écologie et des Ressources naturelles, puis d’enflammer son macabre cadeau. Une façon de souligner le rôle joué par ledit ministre dans la sinistre marée noire due à l’oléoduc de Cliffline Energy, société pétrolière financée par un gouvernement québécois prêt à sacrifier la nature pour s’en mettre plein les poches. Lorsqu’on retrouve Gabrielle trois ans plus tard, à sa sortie de prison, elle vit désormais sur l’île d’Orléans, employée par sa cousine dans le domaine agricole familial, et n’hésite pas à encourager les travailleurs mexicains et guatémaltèques à se battre pour améliorer leurs conditions de vie. Mais un incendie ravage son chalet et l’on retrouve à proximité le cadavre d’un employé de la ferme. La militante accuse alors des politiciens corrompus de vouloir la faire taire, et son ami Chef, policier à la retraite, mène l’enquête…

Colère face au monde

Imprégné du combat pour l’environnement de son héroïne, le récit de Marie-Ève Sévigny est empreint d’un sentiment d’injustice et de colère face au monde, l’île devenant l’enjeu de la lutte contre Cliffline Energy, société sans pitié prête à ravager sa quiétude pour y installer un nouveau terminal pétrolier.

Sévigny s’inscrit dans la nouvelle veine du roman noir intéressé par l’écologie, comme "Le Gang de la clef à molette" d’Edward Abbey ou "Le Zoo de Mengele" de Gert Nygardshaug. On pense aussi au "Club des miracles relatifs" de Nancy Huston, dont l’intrigue se passe en Alberta, sur les sites d’extraction des sables bitumineux.

À la fois haletant, parfois drôle et terriblement humain, "Sans terre" multiplie les personnages attachants, de Violette Fortuné, policière déterminée, à Marie-Louise Plante, patronne à la fois maternelle et exigeante. Mais la vraie voix du roman est finalement celle de Chef, ce vieux flic solitaire, ancien amant de Gabrielle, qui vit le plus souvent sur son bateau avec sa chienne pendant que sa femme vit pleinement sa sexualité de son côté… Son regard aiguisé sur Gabrielle Rochefort nous entraîne dans les méandres de ce texte incisif et vivant, parfois déroutant!

Extrait

"Femme caucasienne, écrirais-je si je rédigeais encore des rapports de police, même si le vaste Caucase n’avait pas grand-chose à voir avec ce petit bout de femme de cinq pieds juste, aussi costaude qu’un vélo d’enfant, et pourtant capable de vous botter le derrière à vous envoyer sur la lune. Une emmerdeuse. Un front de bœuf, une tête de cochon, qui vous émoustille jusqu’à ce que cela vous pourrisse l’existence – pour moi, c’est arrivé plus tard que tôt et, encore aujourd’hui, je n’arrive pas à savoir si j’en éprouve du soulagement ou des regrets."

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