Rachid Benzine signe un premier roman en hommage aux mères immigrées

Rachid Benzine. (c) Anthony Dehez

Dans "Ainsi parlait ma mère", desservi hélas par une langue un peu ampoulée, l’islamologue et dramaturge franco-marocain tisse une belle réflexion sur le fossé douloureux qui peut séparer les générations des familles d'immigrés.

Premier roman

♥ ♥ ♥

«Ainsi parlait ma mère». Rachid Benzine

Seuil, 96p., 13 euros

L’auteur sera le samedi 7/3/20 (10h) à la Foire du livre de Bruxelles (Tour & Taxis)

Un fils de 54 ans, professeur de littérature, vit avec sa mère vieillissante dans le petit deux-pièces schaerbeekois où elle a élevé seule ses cinq garçons. Entièrement dévoué à cette femme illettrée, maîtrisant mal le français et issue de la paysannerie berbère, le narrateur du premier roman de Rachid Benzine conte l’histoire de cette immigrée ayant appartenu à la première génération marocaine arrivée en Belgique.

S’appuyant sur une part de ressenti, l’islamologue et dramaturge franco-marocain, figure de proue de l'Islam des Lumières, rend hommage aux difficultés de ces familles – une génération qui s’est énormément sacrifiée pour ses enfants. C’est avant tout l’adresse d’amour d’un fils à sa mère, une façon de dire sa gratitude, de reconnaître la figure maternelle dans sa vulnérabilité, et la sienne même. (Relire notre rencontre avec l'auteur de mars 2018)

Prendre soin de ceux qui ont pris soin de nous: pour ce narrateur lettré, qui a eu accès à une éducation poussée, le fossé symbolique avec la mère analphabète est abyssal. Ils trouvent pourtant une façon de se rejoindre à travers Balzac, dont il lui lit inlassablement le même livre.

"La Peau de chagrin" constitue le sésame qui leur permet de se rencontrer à travers littérature et culture orale, la mère allant jusqu’à réclamer les passages érotiques que tente de censurer son fils à chaque lecture. Car elle a aussi été femme – découverte délicate pour le cadet de la fratrie, pétri de dévotion filiale à un point qui frise parfois l’invraisemblance et ne craint pas de verser dans le sentimentalisme.

TV5 Monde | Rachid Benzine : "Ainsi parlait ma mère"

La tragédie humaine

Un des moments les plus justes du livre est sans aucun doute le soir où les cinq frères emmènent leur mère au concert de Sacha Distel à l’Ancienne Belgique. Car au-delà des humiliations et des brimades, cette vieille Marocaine s’est aussi approprié la culture européenne grâce à la chanson populaire et à Balzac, montrant comment cela lui permet de vivre.

Dommage qu’il ait choisi de parler dans une langue ampoulée, là où Annie Ernaux, dans «La place» (Prix Renaudot 1984), disait si simplement le destin de son père ouvrier.

"Malgré ses difficultés, cette génération n’a pas fait de la souffrance sa marque identitaire", affirme Benzine. L’auteur des "Nouveaux Penseurs de l’islam" (Albin Michel, 2008) et du "Coran expliqué aux jeunes" (Seuil, 2013) s’essaie ici à l’art du roman après avoir connu le succès public avec "Lettres à Nour", pièce mise en scène avec succès dans plusieurs pays.

Il est cependant dommage qu’il ait choisi de parler dans une langue ampoulée, là où Annie Ernaux, dans "La place" (Prix Renaudot 1984), disait si simplement le destin de son père ouvrier et la trahison des enfants quittant le monde ouvrier par la culture et l’éducation.

Car la souffrance du narrateur de Benzine est avant tout celle-là: celle d’abandonner le monde de ses parents pour développer malgré lui un "mépris de classe".

«Vous vous demandez sans doute ce que je fais dans la chambre de ma mère. Moi, le professeur de lettres de l’Université catholique de Louvain. Qui n’a jamais trouvé à se marier. Attendant, un livre à la main, le réveil possible de sa génitrice.»
"Ainsi parlait ma mère"
Premières phrases

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