Rentrée littéraire: libérer la parole, susciter le dialogue

©Riccardo Milani

La rentrée littéraire fait écho à de multiples préoccupations contemporaines. Toutes exprimées sur un ton nouveau, sans détours.

L’époque n’est plus à la douce ironie. Le temps de la malice semble révolu pour dire la colère, la peur, l’inadéquation d’un modèle de société qui pèse sur l’intime, la destinée, l’amour, les utopies. Cette rentrée littéraire, plus que toute autre, marque un changement de ton, affirme le besoin d’en finir avec les vieilles lunes, de modifier le regard sur soi, sur les autres et des autres sur soi. Les réseaux sociaux sont passés par là, qui impriment une forme d’urgence à dire, à se rapprocher du terrain par un style direct.

Porte-parole

Les auteurs prennent ouvertement une place de porte-parole, s’inscrivent dans les débats en cours sur l’avenir de la planète, la crise d’un système; ils soulignent les décalages entre le besoin légitime de chacun à retrouver une place dans une société qui permette simplement de vivre, sinon d’exister, et ce que propose cette même société.

Comme à chaque rentrée littéraire, on n’échappe pas, certes, aux récits privés, lynchage du père, reproche à la mère, mais ces déballages paraissent plus que jamais déplacés, désuets, inutiles à côté des confessions sur un mal-être plus profond, la honte du survivant ou de la victime du déclassement régional, économique, social, avec ses déflagrations dans la sphère familiale («Ce qu’il faut de nuit», Laurent Petitmangin [La Manufacture des livres], «Buveurs de vent», Frank Bouysse [Albin Michel]).

D’autres voix nous arrivent, d’autres écritures, de nouvelles formes pour dire le racisme ordinaire devenu insupportable («Coupable», Reginald Dwayne Betts [Globe], «Betty», Tiffany McDaniel [Gallmeiste]). Le mépris, l’invisibilité se disent aussi, tels quels, dans des écrits de femme, de fille, de mères. Mères au foyer («Les Lionnes», Lucy Ellman [Seuil]), ou comédiennes («Du côté des Indiens», Isabelle Carré [Grasset]) trouvent du talent dans l’audace à se dire rétives désormais à toute forme de soumission, compromission ou renoncement.

Dégoupiller les silences

Les auteurs entendent plus que jamais joindre le mot à la parole pour dégoupiller les silences. Jusque dans le champ du politique («Apeirogon», Column McCann [Belfond]). Comment être soi dans une modernité qui fait si peu de cas de nous, en porte-à-faux avec les libertés individuelles acquises? Dans son journal du Covid («Wuhan, ville close» [Stock]), Fang Fang, auteure chinoise relève ce faux sentiment de liberté des anti-masques, aspirant à respirer dans une Chine muselée…. Comme quoi, l’ironie n’a pas entièrement disparu de la littérature.

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