Rentrée littéraire: pourquoi toujours lorgner Paris?

Etienne Verhasselt ©BELGA

Parmi les 524 titres annoncés, qui sont les incontournables de la rentrée d’automne 2019?

Côté belge, comme vous le lirez dans cette première double page, pas de surprise: Amélie Nothomb rempile pour la 28e fois consécutive avec "Soif". Citons aussi Jean-Philippe Toussaint ("La Clé USB"), Thomas Gunzig ("Feel Good"), Myriam Leroy ("Les yeux rouges"). Et une révélation: Étien:ne Verhasselt pour "Les pas perdus". Chez lui, point n'en faut davantage que deux pages pour donner écho au vertige de l'impossible quadrature: être ou ne pas être...

En France, impossible de ne pas mentionner Olivier Adam ("Une partie de badminton"), Laurent Binet ("Civilizations"), Sorj Chalandon ("Une joie féroce"), Marie Darrieussecq ("La Mer à l’envers"), Jean-Paul Dubois ("Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon"), Lionel Duroy ("Nous étions nés pour être heureux"), Sophie Fontanel ("Nobelle"), Luc Lang ("La Tentation"), Léonora Miano ("Rouge impératrice") ou encore Olivia Rosenthal ("Éloge des bâtards").

Sans oublier Yann Moix ("Orléans"), qui règle ses comptes avec sa famille et allume l’une de ces polémiques qu’affectionne l’Hexagone. Moins bruyant, le nouveau Patrick Modiano est prévu fin octobre ("Encre sympathique").

En littérature étrangère, il faut compter avec Siri Hustvedt ("Souvenirs de l’avenir"), Valeria Luiselli ("Archives des enfants perdus") et Joyce Carol Oates ("Un livre de martyrs américains") et, pour les amateurs de suspense, l’incontournable sixième tome de la saga "Millenium" par David Lagercrantz ("La Fille qui devait mourir").

N’oublions pas non plus un beau panel de premiers romans: 82 titres sont au programme, la plupart écrits par des auteurs et autrices âgés de moins de 30 ans. Parmi eux, citons Lola Nicolle (éditrice à L’Iconoclaste, qui sort "Après la fête"), le tout jeune Victor Jestin ("La Chaleur"), Joffrine Donnadieu ("Une histoire de France") ou Marin Fouqué ("77", roman d’une rare intensité rageuse).

De quoi tenir jusqu’au printemps...

Étienne Verhasselt, vertige de l'impossible quadrature: être ou ne pas être

"Mes nouvelles, y compris les plus farfelues, ne sont pas gratuites, elles distillent les frasques continuelles du plus grand foutoir de l’univers, du foutoir par excellence: l’être humain."

La rentrée littéraire des auteurs belges passe depuis longtemps déjà par les grandes maisons de l’Hexagone, même si de trop rares et courageux éditeurs se battent chez nous pour exister. Les attendus reviennent, Jean-Philippe Toussaint, Thomas Gunzig, Amélie Nothomb fidèle à elle-même. Certains interrogent ce monde brutal, égoïste bien qu’ultra-connecté, plus attentif au virtuel qu’à la nature vivante, qui pourtant réveille le meilleur de notre condition humaine; d’autres s’alarment des travers d’une ère qui fait l’impasse sur les grandes interrogations métaphysiques du salut de notre âme ou de l’amour. Quoique, Amélie Nothomb apostrophe Dieu lui-même. Demandera-t-il un droit de réponse?

Et d’autres encore se fichent de tout ce cirque avec brio et autodérision comme Étienne Verhasselt grand nouvelliste du malentendu qui a la politesse du désespoir mais sous forme brève!

Qui dit rentrée littéraire, dit premiers romans pour Guillaume Sorensen, tout jeune belgo-danois, frais émoulu d’un master en création littéraire. "Le planisphère Libski" (Éditions de L’Olivier) embarque de la Flandre à l’Amazonie à bord d’un bateau au nom de poète liégeois l’Izoard. Un fils à papa part étudier les espèces migratrices en voie d’extinction, tel le phoque à vibrisses fourchues qui se suicide sur nos plages, faune aussi braque que ce faux-récit de voyage truffé de clins d’œil potaches.

Animale aussi est la préoccupation de Gil Bartholeyns, pour ce premier roman très documenté. "Deux kilos deux" (Lattès), soit le poids plume d’un poulet de batterie industrielle avant cuisson (il en restera moins de la moitié), piètre résultat pour une mise à mort grande consommatrice d’eau, d’énergie polluantes et de souffrances. Dans des Ardennes américanisées à la Bouli Lanners, un vétérinaire végétarien enquête sur cette maltraitance animale et les dégâts de "l’immondialisation".

Ma poule, c’est qu’aurait voulu dire le harceleur de Myriam Leroy qui, intelligemment, lui donne la parole dans "Les yeux rouges" (Seuil) pour tenter de comprendre le dérapage d’un type qui se prétend ordinaire, soit un peu macho, un peu facho, mais irrité par l’entre-soi des gens de radio, comme elle, "bobos" bien-pensants. Interpellant et bien mené.

Premier roman aussi pour notre collaborateur Sylvestre Sbille, qui revient dans "J’écris ton nom" (Belfond) sur l’épisode véridique du sabotage du XXe convoi de déportés, le 19 avril 1943, et entre dans la personnalité brillante et libre du résistant juif Youra Livchitz, jeune médecin de 25 ans, fusillé peu de temps après.

"D’innombrables soleils", quatrième roman pour Emmanuelle Pirotte, imagine d’une plume baroque, et avec feu, les derniers instants (torrides) de Christopher Marlowe, génie du théâtre élisabéthain.

Étienne Verhasselt, la révélation

Quant à Étienne Verhasselt ("L’Éternité, brève" — Le Tripode), on lui ferait offense en disant qu’il est la révélation de cette rentrée, lui qui fait se mirer, avec une économie aussi radicale qu’hilarante le narcissisme contemporain, l’étalage de la médiocrité comme savoir universel, les fausses pudeurs ou la célébrité montée en chantilly par les critiques. Chez lui, point n’en faut davantage que deux pages pour donner écho au vertige de l’impossible quadrature: être ou ne pas être, aimer ou ne plus l’être, écrire en se taisant, publier pour disparaître, vomir "ad nauseam" des nouvelles singulières comme les lapins de l’écrivain argentin Cortázar. Toutes renouvellent le thème, celui de l’homme commun aux prises avec lui-même, toutes surprennent, séduisent.

Étienne Verhasselt honore cette tragicomique dépossession de soi, et trouve sa voix aux côtés d’un Jean Muno ou d’un Jean Ray, après décantation poétique. Le seul prodige chez lui est l’amour, enfin! Mais un prestidigitateur l’escamote telle une boîte à double fond, condamnant l’esseulé à rester dans la sienne. Mourir n’est pas une solution, "que faire du corps" comme dirait l’Amédée d’Ionesco? Vivre n’est guère plus simple, sauf à avoir un but. "Dieu, immensément contrarié, imagina alors une créature, plus petite et dépendante: le chien./…/ Depuis l’Homme arpente la Création; quelques minutes par jour…"

Thomas Gunzig, refaire le coup du Cheval de Troie

"L"Ébloui par la lecture du ‘Journal d’une femme de chambre’ d’Octave Mirbeau qui s’était installé dans son cerveau comme une belette s’installe dans un terrier, Tom ne savait que penser des romans qui faisaient la rentrée littéraire, les romans à prix, les romans à plateaux de télé qui le laissaient complètement indifférents." Sauf à y être invité. La rouerie cocasse de Thomas Gunzig, s’affiche le sourire en banane dans "Feel Good" (Le Diable Vauvert). Comment faire, se demande Tom, écrivain "poids moyen", pour vendre lorsqu’on n’est ni un génie ni un auteur de romance bouleversant le cœur des lectrices de Babelio? Comment écrire un feel-good sans se prostituer?

Vous l’aurez entre les mains si vous achetez ce manuel du savoir-vivre dans la jungle des villes. Thomas Gunzig prend un écrivain de cinquante ans qui lui ressemble comme un frère, "avec sa vieille voiture achetée avec la bourse du Centre National du Livre", qui rime et qui rame pour 100 euros la pige, et une mère célibataire poussée par la nécessité dans la vente au détail avant fermeture puis vers le chômage dégressif et l’angoisse exponentielle.

Le coût exact de la vie – les quittances sont jointes – ne s’allège pas avec les smileys du portable et la décroissance (pas) volontaire. Alors pourquoi ne pas tenter un coup de bluff médiatique, refaire le coup du cheval de Troie, entrer dans la place, toucher le gros avec un mouflet de riche kidnappé et un roman à l’eau de rose? Le capital sympathie de Gunzig, lui, grimpe en flèche, ceux qui aiment l’auteur du dernier "Blake et Mortimer" et de "La vie sauvage" retrouveront son sens narratif linéaire, son humour ravageur, ceux qu’il agace passeront leur chemin.

Ce serait dommage, car si l’histoire ne casse pas trois pattes à un canard, son regard sur notre société inique, régale, elle, qui récompense l’étalage de la richesse, de la beauté, et pousse toujours plus les moins bien lotis vers la sortie. Ne paie que la docilité aux injonctions de l’étalon de la réussite. Flagrante injustice démontrée avec une tendresse qui tend l’autre joue au cynisme. Les gilets jaunes du culturel, les isolés, ceux que "la consultance en logistique" laisse de marbre sont vengés par ce crochet du gauche à la triste réalité des lois du marché, y compris "littéraire", qui se repaît des drames pourvu qu’ils soient lucratifs, exotiques et déductibles.

Jean-Philippe Toussaint hacke le roman d'espionnage 

L’auteur de "La salle de bain", de "La télévision", de "La vérité sur Marie", tous édités aux Éditions de Minuit, a commencé il y a trente ans par des petits livres à l’humour distancié, sorte de Jacques Tati pince-sans-rire, méditations étonnées sur la nature du temps et l’obligation d’en faire quelque chose. Il est passé ensuite au charme qu’opère sur lui la culture nippone, ce raffinement d’un dévoilement opaque pour un Européen.

Il y revient en faisant un détour par la Chine où un fonctionnaire à la Commission européenne se rend à l’insu de tous. 48 heures hors du temps, de sa propre vie et des radars pour ce technocrate, expert en prospective stratégique, qui étudie un avenir "qui n’existe pas – du moins pas encore" et "extrapole les évolutions futures de notre humanité" dans la lignée d’un Gaston Berger.

En l’absence de certitude autant agir même si personne ne sait où on va, à commencer par ce narrateur un peu dubitatif quant à l’utilité de sa fonction. Nourri par les techniques de scénarisation, inspiré par des films de science-fiction à la Stars Wars "il n’en retient que les scènes de pluie". Mais l’auteur sait-il lui-même où il va après avoir mis qui le pied dans la porte des lobbyistes qui à Bruxelles gravitent autour des institutions? Ceux-là tentent d’influencer les influenceurs et nous emmènent à la suite de ce spécialiste des crypto-monnaies à Shenzen, le Silicon Valley chinois.

Tout commence bien, l’atmosphère de "La Clé USB" (Minuit) est celle d’un Graham Greene ou d’un John Le Carré de l’entre-deux-guerres, les personnages sont retors mais raffinés, courtois, les tentatives de corruptions discrètes s’opèrent dans des lounge-bars à la moquette moelleuse.

Suffisamment épaisse pour dissimuler habilement une clé USB qui recèle… pas grand-chose, comme si Jean-Philippe Toussaint ne savait pas lui-même ce qu’il voulait en faire.

L’ennui pousse son narrateur à s’extraire de la routine, à fuir son divorce, la famille et la maladie de son père, pour frôler le danger, frayer avec des hackers chinois effrayants comme des tigres de papier qui se dégonflent avant la fin, comme ce roman. Reste l’évocation élégante d’une écriture minutieuse, évanescente, qui ouvre des pistes mais est si attentive aux détails qu’elle laisse échapper le motif jusqu’à le noyer dans le tapis…

Emmanuelle Pirotte - Silvestre Sbille, Eros et Thanatos

Couple à la ville, Emmanuelle Pirotte et notre collaborateur, le cinéaste Sylvestre Sbille, partagent une même passion pour la littérature et les grands récits. Ils sortent chacun un roman pour la rentrée; le quatrième pour Pirotte, le premier pour Sbille. Historienne de formation et scénariste, la romancière signe avec "D’innombrables soleils" (Cherche midi) une variation sur les dix derniers jours du dramaturge Christopher Marlowe, que l’histoire du théâtre a fait passer au second plan derrière Shakespeare qui pourtant l’admirait beaucoup.

Joli garçon, séducteur, athée, espion, querelleur, amis des petits arrangements, les raisons de le tuer furent nombreuses et sont toujours soumises à expectative. Du pain béni pour une romancière qui donne un remède de cheval à cet homme blessé trouvant refuge chez un ancien amant. Car c’est pour l’épouse qu’il s’enflamme, qui le lui rend bien, réveillant en passant l’âtre éteint du mari.

Le style cravaché emporte le roman cul par-dessus chemise dans une débauche, au sens propre, de décors, d’images, de mots, de sensations et d’émois charnels et va au-devant d’une mort qui prend Marlowe par là où il a péché, pour un final où Eros et Thanatos jouent les bêtes à deux dos.

Devoir de mémoire

Quant à Sylvestre Sbille, il emporte son lecteur au même rythme soutenu, à vélo cette fois, à l’assaut du XXe convoi de déportés parti de la Caserne Dossin, à Malines, vers Auschwitz, avec quelque 1600 Juifs à son bord. Histoire vraie de Youra Livchitz, jeune médecin juif, qui fit ses études à l’athénée d’Uccle, puis à l’ULB. Avec son frère Alexandre, dit Choura, Robert Maistriau et Jean Franklemon, deux amis d’enfance, ils arrêtent le convoi et permettent l’évasion de 232 déportés.

Dans "J’écris ton nom" (Belfond), on retrouve la patte du cinéaste qui scénarise les faits réels et met en scène l’abjection, brouillant les lignes de démarcation et entremêlant Eros et Thanatos. Le procédé peut choquer en l’occurrence, mais il insuffle aussi vie et jeunesse à des personnes que l’histoire de la collaboration et de la résistance belge a retenu.

Amélie Nothomb, jusqu'à la lie

Il y a belle lurette qu’on ne se demande plus quelle mouche pique la sympathique Amélie Nothomb, ni ses lecteurs qui se ruent sur ses opus et lui font un triomphe alors même que les précédents les ont déçus. De là dire qu’ils ont soif de ses paroles, il y a un pas qu’elle franchit cette fois (foi?) aux côtés de Jésus en chemin vers le Mont du Calvaire. Son Jésus lui a-t-il enjoint d’enfanter ce livre, "Soif" (Albin Michel), "qu’elle porte en elle depuis l’âge de deux ans et demi" lorsque son papa lui a raconté l’histoire du Messie?

Le sien jacte comme un adolescent d’aujourd’hui, ajoutant aux miracles celui des anachronismes, et de l’édification par le développement personnel. Comme tout bon fils qui se respecte, pour exister, il lui faut tuer le père. Pas de chance, le sien est Le Père! Que lui reproche-t-il? De l’avoir séparé d’un papa adoptif, adorable bricoleur et d’une mère aimante, tous deux jetés en pâture au destin qu’Il lui réservait.

Comment a-t-Il pu croire que son sacrifice sauverait l’humanité? N’est-ce pas le contraire qui est advenu? À idolâtrer un supplicié cloué sur une croix, Il a suscité des vocations au martyr et donné des idées macabres à d’autres? Seule sa vie humaine méritait d’être louée et vécue, car Jésus était fait pour être ordinaire parmi les ordinaires, aimer bibliquement Marie-Madeleine, rentrer le soir à dix-huit heures, aimer son prochain comme lui-même, pêcher tant et plus sans culpabiliser en buvant à la coupe de la vie jusqu’à plus soif.

Se mortifier ou boire sans soif, voilà le véritable sacrilège, alors que boire avec délectation, réjouir son corps et ses papilles est proprement divin. D’un sujet passionnant, l’incarnation du Verbe, Amélie Nothomb écrit à la va comme j’te pousse une ahurissante sotie qui ne choquera que les buveurs d’eau bénite.

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