Roman | Anne-Sophie Subilia sublime le silence des glaciers

Anne-Sophie Subilia

Troisième roman de l’autrice belgo-suisse Anne-Sophie Subilia, "Neiges intérieures" déploie la minéralité des paysage nordiques dans une écriture sans concessions.

Roman

♥ ♥ ♥ ♥ ♥ 

 «Neiges intérieures». Anne-Sophie Subilia

Éditions Zoé, 160p., 16 euros.

 

 

Quatre architectes paysagistes embarquent sur un voilier en direction du Groenland afin d’étudier le territoire et le paysage polaires. Plongée dans un contexte de dépouillement extrême, la narratrice de ce roman tient au quotidien le journal de cette expérience hors du commun où les jours se confondent, où la solitude devient assourdissante, où le paysage désertique invite aux mirages – l’illusion d’un village abandonné, les reliefs d’un feu de camp, un vallon parsemé de coteaux…

«Neiges intérieures». Anne-Sophie Subilia, Zoé, 160p., 16 euros.

Affronter l’immensité du paysage, la rigueur du climat, l’inconfort, le confinement, la promiscuité, pour aller au-devant de choses dont la littérature se soucie peu – des lichens aux animaux marins: autant de questions dont Anne-Sophie Subilia s’est emparée avec un talent rare, dans ce troisième roman, publié aux éditions Zoé.

Diplômée d’un Master en création littéraire de la Haute École des Arts de Bern, membre de l’AJAR (Association des jeunes auteurs romands) et de La Traversée, atelier de géopoétique basé à Montréal, l’autrice belgo-suisse a grandi face au Lac Léman et fait du paysage lacustre et minéral de la région de Lausanne sa première coordonnée.

De territoires plus familiers – le Lavaux dans "Parti voir les bêtes", son précédent roman (Zoé, 2016) –, elle a migré vers le Grand Nord. Partie pour cinq semaines de résidence sur un voilier en direction du Groenland, l’autrice en a tiré un projet performatif ("Hyperborée") et un texte de fiction, élaboré à partir de son journal de bord.

"J’écris tout simple. Pas la force de faire mieux pour le moment. On vient de me déposer. Les autres restent sur le bateau. Le soir est en train de venir, je ne ferai pas long, juste le temps de l’inventaire. C’est une cabane de chasse peinte en vert olive, sur des pilotis, à environ 30 mètres du rivage." 

Anne-Sophie Subilia présente "Neiges intérieures"

Aux confins du monde

Un texte qui dit la beauté âcre des confins du monde (on pense au dernier livre de Sylvain Tesson, relire notre critique) et les relations complexes qui se nouent entre les membres de l’équipage – les quatre chercheurs, le capitaine et son adjoint. Mélange de solidarité et de rudesse, dont les rapports de domination ne sont pas absents face à la difficulté de cohabiter sur cette terre à la fois époustouflante et inhospitalière. "Je ne voulais pas en faire un livre sur la fonte des glaces; l’enjeu principal est avant tout l’organisation des relations humaines", précise l’autrice.

«Je ne voulais pas en faire un livre sur la fonte des glaces; l’enjeu principal est avant tout l’organisation des relations humaines.»
Anne-Sophie Subilia
Autrice

Peu bavarde sur son propre passé, la narratrice consigne jour après jour son expérience, sur la corde raide entre le récit de voyage et le roman. Une approche du réel dans toute sa complexité, sa matérialité, ses couches de sens et sa concrétude, cultivée avec acuité par l’autrice, attentive à "l’infra-ordinaire", comme le nommait Georges Perec.

Un texte traversé par la question du silence, car il s’agit avant tout de ne pas trop en dire, de faire confiance aux liens et aux images qui se formeront dans l’esprit du lecteur. Un travail d’orfèvre sur la réserve et le sous-entendu, qui fait de l’écriture une aventure en soi.

LUNDI 24 FÉVRIER 2020 - 19H
Anne-Sophie Subilia, Aude Seigne et Jérôme Meizoz, invités à la journée d’étude "La littérature environnementale en Suisse: écrire l'écologie", Université de Gand, Belgique.

MERCREDI 26 FÉVRIER 2020  - 19H
Anne-Sophie Subilia, en rencontre à la librairie Tulitu à Bruxelles

Extrait
Courir

"Le bruit d’un torrent près des tempes

le bruit du vent dans le cou

je suis seule

pour un moment

j’écris vite et mal

dans ma tête il y a un bourdonnement de corde tendue

je ne comprends pas ce que c’est

si c’est positif ou négatif

peut-être un reste d’excitation.

Pour le moment rien ne me rassure ici, le paysage m’est hostile.

Je le repousse depuis notre arrivée.

Je vais courir chaque fois que c’est possible.

Mes camarades ont bien compris que c’était nécessaire.

J’ai besoin de me défouler et quand je reviens je suis plus calme.

Ce n’était pas prévu."

«Neiges intérieures». Anne-Sophie Subilia, Zoé

 

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