Roman | L'humanité n'a besoin de personne pour s'autodétruire

Mémorial Isaac Bashevis Singer en Pologne (c) Pece / Wikipedia commons

Chef-d'œuvre inédit d'Isaac Bashevis Singer, il est incroyable que ce "Charlatan" n'ait jamais été publié du vivant de son auteur, pourtant Prix Nobel de littérature 1978.

Roman

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«Le charlatan»

Isaac Bashevis Singer

Traduction de l'anglais par Marie-Pierre Bay et Nicolas Castelnou-Bay, Stock (coll. La Cosmopolite), 408p., 23,50 euros


Est-ce parce que ce roman brosse le portrait d'un fils de rabbin lettré qui lui ressemble, coureur de jupons comme lui, émigré polonais arrivant, lui aussi, en Amérique avec un manuscrit en yiddish, touffu comme la Torah, et dont personne ne veut?

(c) Stock

Isaac Bashevis Singer (1902-1991), conteur hors pair, emporte son lecteur dans des pages bondissantes sans introspection, effets de style ni considérations politiques. Tout y est mais dans les portraits, les tenues, les dialogues et les situations enlevées. Le fond est métaphysique mais le traitement est aussi cocasse et électrique qu'un film des Max Brothers.

Hertz Minsker débarque à New York en 1940 avec Bronia sa jeune épouse. Son ami d'enfance Morris – caricature pour antisémite! – a réussi à faire fortune, lui a payé le voyage et l'entretien généreusement. Bronia a laissé deux enfants dans le ghetto de Varsovie et meurt d'angoisse et de remords. Hertz a déjà cessé de l'aimer, est la coqueluche de toutes les dames, séduites par ses yeux bleus et l'aura d'intellectuel qui émane de lui alors qu'il n'a jamais rien publié, ou si peu, et que personne ne l'a lu. Il ne fait rien et pour remercier Morris – qui l'admire – et s'empresse de coucher avec sa femme. Minna, folle de lui, traîne derrière elle un premier mari escroc et une vocation contrariée. Morris, la bonté même, est donc trahi par les deux êtres qu'il aime le plus

Lessons from Isaac Bashevis Singer

Illusions et désillusions

Dostoeïvski n'intéresse pas que les lecteurs sensibles aux déchirements de l'âme russe. Gageons que ce roman très juif, ne touchera pas que ceux qui y reconnaîtront leur vieille tante ou un oncle, et qu'ils seront séduits et bouleversés par ce mélange d'illusions et de désillusions terriblement humaines, si drôles, admirablement croquées par un maître qui a inspiré Philip Roth ou Woody Allen.

Sauvés du nazisme qui en Europe extermine les leurs, Hertz, Morris et Minna s'apitoient sur eux-mêmes et s'échinent à se détruire sur le sol américain.

Sexe, amour et élévation progressent ensemble, tant il est vrai qu’"on a le droit de faire les bonnes actions qui conviennent à son âme" mais "on doit pouvoir choisir aussi ses péchés". Damnés et élus se croisent dans des escaliers qui sentent le chou et s'en remettent au destin, au mystère ou à un dicton de leur cru. Là est le génie d'Isaac Bashevis Singer, pétri de culture religieuse mais peu observant. Naturalisé américain, il n'écrit qu'en yiddish, langue de son enfance, langue morte, étudiée encore mais qu'on n'entend plus dans la rue, et qui, même à New York, n'était plus usitée que par les vieux émigrants.

Singer éclaire la dimension confuse, déraisonnable et grotesque de vies qui se sauvent de tout, sauf de leurs propres mensonges.

Il a ce coup d'œil extraordinaire pour saisir le vertige de l'existence et la déchirure de l'assimilation. À peine croient-ils avoir touché du doigt la stabilité que ces personnages s'engouffrent dans une nouvelle promesse de malheur. À peine ont-ils quitté New York, qu'ils détestent, pour la douceur de Miami, qu'ils regrettent les pots d'échappement. Une femme conquise ne vaut jamais celle qui suivra, mais à peine serrée contre soi, on soupire pour la précédente...

Sauvés du nazisme qui en Europe extermine les leurs, Hertz, Morris et Minna s'apitoient sur eux-mêmes et s'échinent à se détruire sur le sol américain. Singer éclaire la dimension confuse, déraisonnable et grotesque de vies qui se sauvent de tout, sauf de leurs propres mensonges.

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