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Romans | Nos trois coups de cœur du week-end

Épinglés par notre critique Aliénor Debrocq, découvrez les nouveaux livres de Jocelyn Bonnerave, Agnès Desarthe et Sophie d'Aubreby.

1. "Zone blanche" de Jocelyn Bonnerave

Précédemment publié au Seuil, Jocelyn Bonnerave sort son 3e roman au Rouergue et c’est un enchantement: Zone blanche nous plonge dans l’univers d’une zone à défendre (ZAD) du Grand Est, en France, où Maxime, musicien célèbre, débarque suite à la disparition de son petit frère, Christophe, volatilisé depuis une opération des gendarmes mobiles. Dans cet univers si différent du sien, c’est l’explosion des certitudes, le bouleversement intérieur, l’enfance qui remonte et le présent incertain.

Dans ce lieu où luttent ensemble – parfois difficilement – des militants anti-nucléaires, des paysans, des utopistes de gauche et des marginaux poussifs, Maxime désapprend à mettre les gens dans des cases et comprend que les mots qu’on emploie pour parler du vivant sont des pièges. Il rencontre Émeline, la compagne de son frère disparu, et leur fillette, Lilia. Avec elles, il avance en tâtonnant dans l’ombre de Christophe – rebaptisé «Goku» – pour tenter de comprendre le sens de sa présence en ces lieux, et le pourquoi de sa disparition.

Partition intime

Auteur d’une thèse sur l’improvisation musicale, Jocelyn Bonnerave fait de ce roman une formidable partition sur l’intrication du politique et de l’intime, à travers les combats que chacun mène comme il peut. Sans effets inutiles, avec un sens du détail et du récit qui tient en alerte tout du long, jusqu’à l’assaut final, aux blessures qu’on panse, à l’avenir qui s’ouvre. Chaque page fait vibrer, s’indigner, s’engager plus avant dans cette lecture nécessaire, à ne pas manquer.

> «Zone blanche», Jocelyn Bonnerave. Le Rouergue, 224p., 19 euros

2. "L'éternel fiancé" d'Agnès Desarthe

On ne présente plus Agnès Desarthe, romancière et essayiste multiprimée dont le dernier livre, «La chance de leur vie», avait connu un beau succès critique et public. Trois ans plus tard, à peine sorti, «L’éternel fiancé» fait déjà partie de la sélection des Prix Goncourt et Renaudot et se présente comme une «fausse autobiographie», la romancière ayant puisé dans les codes de l’autofiction pour relater la vie d’une femme ordinaire, de l’enfance à la vieillesse.

On la suit pendant plusieurs décennies dans ces étapes somme toute banales, qu’elle s’applique à suivre consciencieusement comme on l’attend d’elle. Mais cette réflexion sur le temps qui file prend une tournure inattendue avec la présence étrange d’Étienne, ce garçon que la narratrice croise de manière ponctuelle mais régulière, cet «éternel fiancé» dont la vie est bien plus chaotique et bouleversante que la sienne. Le roman devient dès lors l’histoire d’un attachement impossible, de deux vies parallèles aux ramifications multiples, qui se jouent de l’étirement du temps comme de l’ellipse pour le défaire de sa valeur absolue.

L'art de la bifurcation

Agnès Desarthe fait d’Étienne un parfait amnésique, qui jamais ne se souvient de cette fille devenue femme, ni de ce jour lointain de leur enfance où il lui a dit: «Je t’aime parce que tu as les yeux ronds.» Maniant avec brio la logique des bifurcations, des fausses pistes, des vies multiples et des doubles qui n’en sont pas, la romancière traverse la seconde moitié du 20e siècle en ponctuant son récit de ces petits riens qui font le sel de chaque époque, faisant de ce livre une réflexion puissante sur la mémoire.

> «L’éternel fiancé». Agnès Desarthe. Éditions de L’Olivier, 256p., 19 euros

3. "S'en aller" de Sophie d'Aubreby

Peu après la Première Guerre mondiale, pour fuir l’atmosphère trop pesante de son adolescence bourgeoise, Carmen s’engage comme marin sur un bateau de pêche en mer du Nord. Pour exercer sous couverture ce métier réservé aux hommes, elle doit s’habiller comme eux, adopter leurs gestes, dissimuler son identité de femme…

Publié aux éditions Inculte, ce premier roman de la Bruxelloise Sophie d’Aubreby se veut un hymne à l’amitié, récit d’une émancipation féminine au 20e siècle qui trouve de nombreuses résonances avec les luttes féministes actuelles. Après la pêche en haute mer, la jeune Carmen découvre la danse en compagnie de son amie Hélène, puis la résistance pendant la Seconde Guerre. Suivant Carmen de sa jeunesse aux derniers jours de sa longue vie, Sophie d’Aubreby mène ses lecteurs des mers froides à l’île de Java en autant de tableaux qui montrent comment une femme peut cheminer sur le difficile chemin de la liberté.

Une écriture du corps

La grande force de cette écriture réside dans ses failles, ses ellipses, la romancière laissant place au non-dit et à l’imaginaire de ses lecteurs. Une écriture du corps, aussi, qui suit Carmen au plus près de ses émotions, de ses rêves, de ses combats. Les lieux changent, les paysages se modifient, le temps passe et se dilate en bribes de dialogues comme en sensations charnelles, entraînant le lecteur tout du long avec joie, rappelant que ce sont «les désobéissances minuscules qui permettent à de grands virages d’être pris».

> «S’en aller». Sophie d’Aubreby, Éditions Inculte, 288p., 18,90 euros

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