"Sœurs" par Daisy Johnson | Toi, toi, mon toi

Daisy Johnson, 31 ans à peine, use de toutes les libertés de l’écriture avec une inventivité jubilatoire. ©Getty Images

Fascinant, "Sœurs" de Daisy Johnson explore la liberté de se créer ou d’être un autre.

"Si les esprits sont des maisons qui comportent plusieurs pièces, dans ce cas, je vis à la cave. Tout y est sombre et silencieux. Parfois, je perçois un mouvement au-dessus de ma tête, l’eau qui coule dans les tuyaux ou quelque chose qui digère lentement."
Toute sa vie, Juillet, la narratrice, aura vécu ainsi, dans l’antichambre de sa sœur, attendant d’être autorisée à penser par et pour elle-même. Encore aurait-il fallu que Septembre, son aîné de dix mois, le lui accorde et que Juillet le veuille.

Pour son second roman, Daisy Johnson, 31 ans à peine, use de toutes les libertés de l’écriture avec une inventivité jubilatoire. Autrice remarquée dès son premier opus, "Tout ce qui nous submerge" (Stock 2019 – Le livre de poche 2020) a été sélectionné pour le Booker Prize. Est-ce parce que Daisy Johnson rend à la fiction tout ce qu’elle lui a offert et tout ce qu’elle lui doit? Il y a du Lewis Carroll et du Dickens dans son style si particulier, mélange de fantasmagorie, de peinture sensible de la nature et de réalisme social. Elle restitue à merveille la souplesse de l’imaginaire des enfants qui d’un bouton de porte font un visage ou imaginent des êtres minuscules dans un creux du mur. Elle n’a pas oublié non plus le plaisir du lecteur à entrer dans un univers mouvant, à avancer à tâtons, à faire le plein de sensations pour se glisser dans le décor ou la peau d’un personnage.

Hydre à deux têtes

L’autrice extériorise la psyché de Juillet avec un talent de magicien faisant jaillir des colombes. Juillet fascinée, aspirée par ce trou noir maléfique qu’est sa sœur, sombre malgré sa blondeur et son regard d’eau claire. À elles deux, elles sont une Hydre à deux têtes, coupez-en une, l’autre prend sa place en s’autodévorant. Car ces deux-là ne font qu’un seul être, leurs pensées se prolongent et Juillet vit au creux de sa nocive aînée, violente, adulée, qui la pousse à accomplir ou tenir des propos qu’elle n’oserait pas seule, qui lui ressemblent si peu. Daisy Johnson articule les tentacules de cette relation schizophrénique dans un roman qui interroge autant le lien entre les enfants que la place de chacun dans une famille, un couple ou l’incongruité de la parentalité, sorte excroissance incarnée, dans la vie d’un adulte.

Daisy Johnson interroge autant le lien entre les enfants que la place de chacun dans une famille.

Lorsque le livre s’ouvre, Sheela, emmène précipitamment ses filles loin d’Oxford, dans une maison de vacances sur la lande du Yorkshire, délabrée et sans clé, mais qui doit les mettre à l’abri de ce qui s’est passé au lycée; un "incident" dont nous apprendrons plus tard l’ampleur et dont les conséquences sont palpables dès les premières lignes. Murée dans sa dépression, la mère s’enferme dans la chambre du haut et laisse ses filles se débrouiller seules, ce qu’elles ont toujours fait. Elles semblent n’avoir d’existence que dans les livres illustrés par Sheela qui s’inspire de leurs mésaventures. Le père? Quitté ou disparu il y a longtemps, lui aussi semblait constituer une menace, être habité par un besoin de fuite ou de destruction.

Le plus fascinant dans ce roman est sa matière narrative et la capacité de l’autrice à en jouer, comme si le récit se nourrissait à son tour de ses personnages avec notre assentiment et notre participation au pacte étrange auquel se soumettent les deux filles, dans une relation de gémellité presque incestueuse sous les eaux troubles de l’adolescence, de la folie et de l’imaginaire.

Roman

"Sœurs"

Daisy Johnson (traduit de l’anglais par Lætitia Devaux)

La Cosmopolite (Stock), 216 p., 20 €,

paraît le 13 janvier.

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