interview

Sandrine Willems: "Schubert transformait la souffrance en lumière"

Franz Schubert, le plus humain des compositeurs classiques. ©BELGAIMAGE

Dans "Consoler Schubert", on parle beaucoup de musique. Mais aussi d’amour impossible et de solitude infinie. De la vie en somme, et de sa finitude. Entretien avec Sandrine Willems, écrivaine, mélomane et philosophe.

Il y a de ces livres que l’on savoure à petites gorgées. «Consoler Schubert», de Sandrine Willems, est de ceux-là. Ni roman, ni biographie, voilà un récit où il ne se passe rien ou presque, sinon d’oser un parallèle entre la vie d’une grand-mère – ici devenue dentellière – et celle de l’un des plus illustres compositeurs. Conçu comme l’exorcisme littéraire d’une histoire familiale qui la «hantait depuis toujours», le voyage de cette écrivaine inclassable emprunte les chemins de l’amour absolu («une solitude qui s’approfondit»), où l’on ressasse «ce qui ronge et fait vivre».

Le parcours aurait pu devenir mortifère si, plutôt que de se nourrir de «l’amertume des passions que l’on ne peut plus vivre», elle n’avait heureusement rappelé avec Rilke que, face à l’inexistence de Dieu, c’est de l’humain que le divin peut surgir. Pour Sandrine Willems, docteur en philosophie, psychologue, Schubert était un compagnon de route idéal: «Lorsque j’ai voulu raconter l’amour impossible de ma grand-mère pour un homme qu’elle attendit en vain toute sa vie, je me suis aperçue qu’elle avait en commun avec le parcours de Schubert la même humilité, la même obsession de l’amour impossible, la même solitude.»

Sa musique vous a portée?

Oui. Je ne voulais pas un livre sombre. Schubert offrait la tonalité parfaite pour la mélomane que j’ai toujours été. Ce compositeur-là, c’est l’intime de l’intime. Ses larmes ne sont ni de joie ni de peine, elles relèvent de l’émotion pure. Écoutez l’andantino de son avant-dernière sonate, la «D.959», qui accompagne la mort de l’âne dans le film «Au hasard Balthazar» de Robert Bresson. Ce mouvement, qui mêle mélancolie et fraîcheur, c’est l’innocence absolue de cet âne mort. Schubert transformait toujours la souffrance en lumière.

"Il s’agit de partir de ce qu’il y a de plus intime et de plus étroit pour peu à peu prendre le large, ce qui est une forme d’effacement. La musique de Schubert me fait penser à des reflets de lumière sur des bulles de savon."
Sandrine Willems
Docteure en philosophie, psychologue et autrice

Il n’a connu que 7 concerts publics de son vivant. Il ne songeait qu’à s’effacer, dites-vous…

Il a toujours vécu en retrait de la scène. On ne connaissait pratiquement pas sa musique instrumentale à son époque. Or, sa musique était son seul moyen d’accès aux autres. Il se sentait exclu du monde, pensant que l’amour, ce n’était pas pour lui. Il a eu cette phrase terrible: «N’ai-je pas droit aussi à une place sur terre?»

C’est un récit sur l’effacement de soi?

Tout à fait. Il s’agit de partir de ce qu’il y a de plus intime et de plus étroit pour peu à peu prendre le large, ce qui est une forme d’effacement. La musique de Schubert me fait penser à des reflets de lumière sur des bulles de savon. L’un de ses Lieder, «Chanter sur l’eau», pourrait être le titre de toute son œuvre. Elle est un miroitement constant, qui passe sans cesse du mineur au majeur, parfaite incarnation de l’éphémère.

Radu Lupu plays Schubert 4 Impromptus D. 935 - live 2012

Vous écrivez que, «dans la vie, le temps n’existe pas plus que dans une sonate de Schubert». Le pouvoir de la musique serait de suspendre le temps?

Elle l’aborde certainement d’une autre manière, car elle se situe entre l’éphémère et l’éternité. Elle permet de retrouver son rythme intérieur. Le goût de Schubert pour la beauté, c’est le goût du gratuit, mais aussi de la lenteur qu’il exigeait de ses interprètes. Elle permet d’aller au bout des choses.

Vous citez à ce propos Richter, qui, évoquant l’un des «Moments musicaux», affirmait qu’il fallait «attendre un silence de mort et jouer alors comme si on prolongeait ce silence…»

…et je vous assure que Richter nous emmène au bord du gouffre, lui qui ne disait vouloir jouer que dans le noir. Pour moi, la musique n’a rien à dire. Elle s’ouvre dès lors à tout ce qui peut survenir…

"Le très contemporain John Cage, qui lui se référait volontiers à Maître Eckhart, a beaucoup creusé cette dimension de la musique, qui ne va à rien, qui ne veut rien et qui est sans pourquoi, mais vise juste à éclore comme une rose."
Sandrine Willems
Docteure en philosophie, psychologue et autrice

D’où cette idée qui vous est chère en tant que philosophe selon laquelle il faut vivre au présent sans en chercher le pourquoi? 

Oui, et c’est ce qui explique mon amour pour la musique, car elle n’existe que pour disparaître. Ce n’est pas un hasard si la musique a été si proche de certains grands mystiques. L’allemand Angélus Silésius affirmait déjà au XVIIe siècle que «la rose est sans pourquoi». Le très contemporain John Cage, qui lui se référait volontiers à Maître Eckhart, a beaucoup creusé cette dimension de la musique, qui ne va à rien, qui ne veut rien et qui est sans pourquoi, mais vise juste à éclore comme une rose.

Votre livre a un côté sombre. Pour Schubert, la vie, écrivez-vous, était une perte ininterrompue, où l’on a d’abord le meilleur, pour ensuite acquérir la conscience qu’il ne nous reste rien… On achève pourtant votre voyage sur une note plutôt apaisée. Pourquoi selon vous? 

Parce que si la vie de Schubert, mort à 31 ans, a été dramatique, son invraisemblable douleur a été source d’une lumière permanente. On oublie qu’à côté de ses adagios et de ses pianissimos, il y avait aussi beaucoup d’ostinato. Il y avait en lui quelque chose d’insubmersible…

Récit

"Consoler Schubert"

Sandrine Willems

Note de 4/5

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