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interview

Sandro Veronesi, écrivain: "Les jeunes générations n’ont, en fin de compte, même plus de modèle à contester..."

©Marco Delogu

Sandro Veronesi est né en Toscane en 1959 et a étudié l'architecture à l'Université de Florence. Devenu l’un des écrivains italiens les plus populaires, il voit aujourd’hui ses romans traduits dans le monde entier. Au fil du temps, à force de décrire la douleur et d’exalter les vertus de la résilience et du courage, il est parvenu à tisser un lien quasi fusionnel avec ses lecteurs. À la fois émouvant et ironique, il a raflé de multiples prix littéraires et notamment le prix Strega, le Femina étranger et le prix Méditerranée pour Chaos calme qui fut adapté au cinéma avec Nanni Moretti. C’est dans son bureau encombré de livres, caché dans les pénombres d’un jardin romain, qu’il nous reçoit pour livrer ses réflexions.

En évoquant l’année qui vient de s’écouler, vous utilisez l’expression "une danse au bord de l’abîme". Où cette danse nous mènera-t-elle?

J’ai utilisé cette expression pas tant pour indiquer une direction que pour décrire le moment présent. J’aurais pu ressusciter l’image de l’orchestre jouant ses dernières notes sur le Titanic, le symbole est le même. Nous pouvons danser ou sombrer dans la dépression, mais l’abîme est bien là, devant nous. Et il faut bien accepter cette sensation inédite d’insécurité et d’incertitude pour tenter d’esquiver la chute. En nous agrippant à quelque chose, n’importe quoi, nous pouvons retrouver, tant bien que mal, notre équilibre.

Ces dernières semaines, il y a eu diverses manifestations, en Italie, pour réclamer la réouverture des activités fermées. Craignez-vous une explosion, en Italie comme en Europe, de violences sociales?

Je comprends ces manifestants mais si les autorités jugent, au regard de la situation sanitaire, que certaines activités ne peuvent pas rouvrir, elles ne rouvriront pas.

Manifester pour réclamer le versement ponctuel d'aides étatiques ou la suppression de certains impôts devenus absurdes est, en revanche, à la fois légitime et utile. Mais attention. Aux côtés de ceux qui demandent de reprendre à travailler, s’agitent des individus, issus notamment de l’univers de l’extrême droite, qui instrumentalisent politiquement la rage et le désespoir des catégories professionnelles les plus démunies. Et ce genre d’instrumentalisation est toujours le prélude de desseins et d’actions funestes.

"Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les adultes de demain auront moins de perspectives que celles dont leurs parents ont bénéficié."

Vous êtes, depuis toujours, fasciné par l'enthousiasme de la jeunesse. Devons-nous écouter davantage nos jeunes pour bâtir l’avenir?

Nos jeunes sont forcément appelés à réinventer le monde de demain. Aujourd’hui, nous leur laissons en héritage une planète à demi-détruite et aucun modèle de développement qui n’ait véritablement fait ses preuves. Les jeunes générations n’ont, en fin de compte, même plus de modèle à contester... Et, peut-être pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les adultes de demain auront moins de perspectives que celles dont leurs parents ont bénéficié. Malgré tout cela, nous ne laissons pas suffisamment de place à nos jeunes; or, à mon sens, ceux qui ont échoué doivent au moins accorder à leurs enfants le droit de faire de même.

De quelle manière pensez-vous que la pandémie a modifié le comportement des jeunes et leur perception du futur?

Il est un peu tôt pour formuler des hypothèses. Je ne voudrais pas pécher par excès de pessimisme ou d’optimisme. Mais il est indéniable que, face à nos défaillances, nos jeunes ont été exemplaires. Ils ont globalement bien respecté les règles, porté leurs masques de protection et, finalement, plutôt bien accepté toutes les restrictions. Souvent même, ils l’ont fait pour rassurer leurs parents désorientés. Ce printemps d’exubérance, d’hormones et de vitalité qu'incarne depuis toujours la jeunesse nous a, ainsi, offert une magnifique leçon de fermeté et de maturité.

"Ce ne sont pas les architectes ou les urbanistes qui créent les villes. C’est l’habitant qui façonne l’espace où il réside, qui lui donne sens et une identité."

Vous étiez destiné à la profession d’architecte, puis la littérature a pris le dessus. À la lumière de l’expérience du confinement, comment devrions-nous repenser les villes de demain?

Ce ne sont pas les architectes ou les urbanistes qui créent les villes. C’est l’habitant qui façonne l’espace où il réside, qui lui donne sens et une identité. Par le passé, des architectes ont conçu de merveilleux projets urbains qui ont été « souillés » par des résidents dont l’état d’esprit était en totale contradiction avec la vision idéale initiale. Et, au contraire, des quartiers hideux sont devenus des symboles d’harmonie grâce à leurs habitants. Aujourd’hui, la priorité est de comprendre quelles sont les exigences essentielles des citoyens et de créer des lieux où ils puissent se sentir compris et libres, parce qu’un individu aliéné est destiné à être malheureux partout.

Vous n’avez jamais caché votre agacement à l’égard des partis souverainistes italiens, comme la Ligue de Matteo Salvini. Sa nouvelle foi européiste est-elle sincère?

La Ligue est en train de vivre une « euphorie de consensus » puisque, selon les sondages, elle a réussi à séduire un quart de l’électorat italien. Un succès qui a dépassé les ambitions mêmes de ses membres fondateurs. Or, cette exaltation conjoncturelle est le seul point commun entre des électeurs qui n’auraient autrement rien à partager. Les industriels du nord sont, par leurs métiers, clients et fournisseurs, projetés au-delà des frontières nationales. Leur européisme est spontané et sincère. Mais à ces industriels, qui ne se sentent pas représentés par Salvini, s’ajoute une masse d’individus dont le poids économique est bien moins significatif. Or, ce sont ces derniers qui peuvent être manipulés, qui expriment méfiance, voire mépris à l’égard de l’idéal européen. Ce sont eux aussi qui aiment l’irrévérence de Salvini vis-à-vis de Bruxelles. Il faudra voir quel visage de la Ligue prévaudra…

Suite à ce que l'on a appelé le "Sofagate", le Premier ministre italien, Mario Draghi, a qualifié le président Erdogan de “dictateur”. Une gaffe ou un acte de courage politique?

Il s’agit d’un acte pour le moins surprenant qui dévoile une sorte d’inexpérience politique. Mais cet épisode doit être analysé au-delà des apparences. Draghi, par cette liberté de langage, a comme voulu se rappeler à lui-même qu’il n’est pas un homme politique, qu’il conserve, malgré son actuelle fonction, son identité du passé. Puis, Erdogan n’est peut-être pas un dictateur mais il est indéniablement un dirigeant brutal qui a fait condamner des centaines de journalistes et de dissidents à la prison.

"Je crois qu’il faudrait réglementer le web afin que les usagers soient amenés à décliner leur vraie identité en assumant pleinement la responsabilité de leurs propos."

Internet est pour vous un instrument "redoutable". Pourquoi?

Il représente à mes yeux une sorte d’insidieux marécage. Des informations y sont conservées, dans un état de pourrissement, pendant des décennies. Une « fake news » d’il y a vingt ans peut refaire surface, frauduleuse, malsaine, toujours aussi dangereuse. Et je ne comprends pas ce droit de diffuser de fausses informations et dénigrer l’autre tout en gardant secrète sa propre identité. J’aime me considérer comme un libertaire, mais je crois qu’il faudrait réglementer le web afin que les usagers soient amenés à décliner leur vraie identité en assumant pleinement la responsabilité de leurs propos.

L’écrivain Michel Houellebecq a déclaré qu’une "civilisation qui légalise l'euthanasie perd tout droit au respect". Partagez-vous ce point de vue ?

J’ai eu la chance de voir mes enfants grandir et d’accompagner mes parents à travers la maladie. Deux expériences antinomiques, une double richesse. Le décès de ses propres parents représente une sorte d’apocalypse, un passage de témoin, incontournable et tragique, mais aussi un déchirement qui nous projette résolument vers le futur. Cela dit, je crois qu’un individu a le droit de choisir de mettre fin à ses souffrances si cela est ce qu’il désire.

Vous avez récemment prononcé cette phrase: "La plupart d’entre nous croient en Dieu, une infime minorité se croit Dieu". Le refus de nos limites n’est-il pas notre plus grande faiblesse?

Si, à travers les siècles, il n’y avait pas eu des hommes et des femmes arborant une idée aussi grandiose et démesurée d’eux-mêmes, le monde d’aujourd’hui serait bien différent. Je pense, par exemple, à Jésus-Christ. Il réussit à insuffler une telle foi, une telle confiance auprès de ses disciples, pourtant confrontés au danger du martyre, qu’il donna naissance à une nouvelle civilisation. Mais l’humanité a connu aussi des dieux du mal, comme les dictateurs Hitler et Mussolini, forts de leurs égos narcissiques et fanatiques, d’où le devoir de vigilance qui nous incombe.

"La souffrance est le trait d’union universel qui nous dévoile tels que nous sommes : à la fois fragiles et téméraires, inéluctablement unis par la même condition humaine."

Vos romans font souvent l'éloge de la "douleur constructive". Que pouvons-nous apprendre à travers la souffrance?

A travers la douleur physique, nous apprenons à reconnaitre les messages envoyés par les périphéries de notre corps et à appréhender ce dernier dans sa magnifique totalité. La douleur morale nous apprend, quant à elle, à admettre et accepter nos impuissances et petitesses. Il n’y a rien comme la douleur pour nous donner une leçon de résilience et courage. Sans compter que la souffrance est depuis toujours lymphe vitale pour l’art qui est douleur qui parle à une autre douleur. Il s’agit là d’un trait d’union universel qui nous dévoile tels que nous sommes : à la fois fragiles et téméraires, inéluctablement unis par la même condition humaine.

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