Seule compte la mémoire reliée à un savoir intime, nous dit Yasmina Reza

©REUTERS

Dans son nouveau roman, "Serge", Yasmina Reza expose le fétichisme de la mémoire comme un simulacre: l’histoire d’une fratrie juive aussi désabusée que désopilante.

«La famille c’est comme la laine, ça tient chaud mais ça gratte»: l’adage pourrait introduire le jubilatoire roman de Yasmina Reza qui, avec celui d’Olivier Adam, assure une belle rentrée d’hiver aux éditions Flammarion. Prix Renaudot en 2016 pour «Babylone», la romancière et dramaturge plonge dans l’intimité des Popper, une fratrie juive très liée qui s’effiloche et se rabiboche à n’en plus finir.

Roman

«Serge»
Yasmina Reza

Flammarion, 240p., 20 euros

Note de L'Echo:5/5

L’autrice traduite et jouée dans le monde entier s’interroge sans fin, sans jamais apporter de réponse, sur ce qui fait lien au sein d’une famille, pour le meilleur et pour le pire. «Je ne sais pas ce qui a permis à notre fratrie de conserver cette connivence primitive, nous n’étions ni ressemblants ni tellement liés», constate Jean, narrateur et «frère du milieu», coincé entre Serge, l’aîné, et Nana, la cadette.

Elle-même issue d’une fratrie de trois, Yasmina Reza choisit de camper son récit à cette place difficile où les parents vieillissent et meurent, où les enfants grandissent et ne s’émerveillent plus des repas du dimanche: ce point de bascule qui nous prend tous à la gorge, tôt ou tard, et fait écho à sa première pièce, «Conversations après un enterrement», en 1987.

Depuis lors, Reza a mis la mort et la vieillesse dans tous ses livres, trouvant par l’écriture un moyen de faire face. Au-delà des deuils de la famille Popper, c’est aussi la fin d’un monde, celui des Juifs d’Europe centrale, mélancolique, désabusé, drôle et joyeux jusqu’au bout, dont le personnage de Maurice en est le magnifique représentant. Car malgré son refus des communautarismes, Yasmina Reza a fait de «Serge» un «roman juif», pétri d’humour noir et dont les dialogues cinglants nous emportent et font rire des situations les plus délicates.

©AFP

Ainsi, cette visite groupée du camp d'Auschwitz-Birkenau, où se rendent les frères et sœur Popper comme on va à Disneyland: ce que nous dit Reza avec ce «devoir de mémoire» forcé et ridicule, c’est qu’il n’y a pas de bonne façon de s’y rendre. Ce n’est plus un camp de concentration, c’est un parc d’attractions dénaturé par le tourisme de masse et la fièvre du «selfie». Dans ce monde ivre du mot «mémoire», on ne peut que «rater» sa visite à Auschwitz parce qu’on ne peut pas être à la hauteur de l’horreur qui s’y est jouée. On ne sera jamais «assez triste», malgré l’empreinte mythologique du lieu, et l’on finit par rire du grotesque de la situation, de ce fétichisme ridicule, de la sœur et du frère qui s’engueulent pour des broutilles au pied d’un wagon, et du regard qui se pose finalement sur le corps vieillissant de la sœur.

"Nouvelle errance dehors dans les allées du camp. Souviens-toi. Mais pourquoi ? Pour ne pas le refaire ? Mais tu le referas. Un savoir qui n’est pas intimement relié à soi est vain. Il n’y a rien à attendre de la mémoire."
Yasmina Reza
Extrait de "Serge"

Là est le vrai tragique, là est la véritable émotion. Parce que la seule mémoire qui compte est celle qui est reliée à un savoir intime, nous dit Yasmina Reza. Face à ce «décor faux et dénaturé par l’inconsistante invasion planétaire», les Popper ne peuvent que jouer aux touristes, être à côté de la plaque. Cette impossibilité d’être à sa juste place traverse le roman, depuis cette scène d’ouverture mordante où Jean se voit éconduit à l’entrée de la piscine municipale parce qu’il n’a pas de maillot en lycra.

Du pédiluve à Auschwitz en passant par l’incinération de la mère au funérarium – le comble, pour une Juive! –, Reza tient ses lecteurs en haleine avec une habileté et une intelligence à couper le souffle, faisant feu de tout bois: griefs, souvenirs d’enfance, rancœurs non digérées. Ces trois-là s’aiment, se déchirent, regrettent et se réconcilient, pour notre plus grande joie non dénuée de cruauté…

Yasmina Reza : "Le rire provient d’une mise à distance que la littérature produit"

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