Stéphanie Chevrier: Don Quichotte part à La Découverte

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La semaine qui précède notre supplément "rentrée littéraire", L’Echo dresse le portrait de 4 éditeurs emblématiques. Ce mercredi, Stéphanie Chevrier, de La Découverte, l’une des rares maisons qui font de l’édition un engagement.

Dans l’édition, le célèbre chevalier de La Mancha est une femme. Après quelques années fécondes chez Flammarion, en 2008, Stéphanie Chevrier a fondé Don Quichotte, maison au titre éloquent (ensuite intégrée au groupe La Martinière), où elle publie Charles Aznavour, le journaliste Edwy Plenel ou Pascal Manoukian (Prix Première RTBF 2016). En avril 2018, elle a pris la tête de La Découverte, anciennes Éditions François Maspero, fondées en 1959, éditeur militant s’il en fut.

Intégrée au groupe Editis, première maison de sciences humaines et sociales française, La Découverte est aujourd’hui un cas unique en Europe d’éditeur de taille, engagé dans les débats socio- et géopolitiques. Hughes Jallon, président depuis 2014, ayant été appelé à présider Le Seuil, Chevrier est pressentie par François Gèze, dirigeant "historique" de La Découverte (1982-2014).

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Le choix d’une éditrice engagée à gauche, très chevronnée, n’est pas anodin, mais c’est peut-être aussi sa réputation de femme-orchestre qui a convaincu. "Chez Don Quichotte, je m’occupais de tout, du synopsis jusqu’au pilon (la destruction des invendus, NDLR), témoigne Stéphanie Chevrier. Le directeur de département d’une grande maison a une gestion plus morcelée, plus ou moins éloignée des comptes d’exploitation prévisionnelle d’un titre. Inversement, passer de 3 salariés chez Don Quichotte, avec une foule d’interlocuteurs satellites de La Martinière (direction artistique, fabrication, juridique, commercial), sollicités aussi par d’autres maisons du groupe, à 20 personnes à La Découverte, toutes sous un même toit et dédiées à une seule maison, simplifie la tâche."

Pour elle, l’éditeur doit nourrir le débat d’idées. "Chez Don Quichotte, c’était sur le terrain des essais, documents et fictions; à La Découverte, c’est le champ des sciences humaines et sociales. Si les Gafa concurrencent le livre et participent de la chute des ventes, le temps de lecture n’a pas diminué, les supports ont changé: tablette, smartphone… Malgré Google, Facebook, la presse en ligne ou les blogs, le livre reste au cœur de la réflexion au long cours."

"Si les Gafa concurrencent le livre et participent de la chute des ventes, le temps de lecture n’a pas diminué, les supports ont changé. Malgré Google, Facebook, ou les blogs, le livre reste au cœur de la réflexion au long cours."

À l’affût des tendances

L’angle "militant" élargit-il le public? "C’est un équilibre, dit-elle. Du fait de la vitesse de la presse en ligne, les livres d’enquête ont moins d’intérêt. Nous publions des essais sous une forme accessible. Nos collections plus pointues s’adressent aux professeurs et aux étudiants, public plus limité. Surtout, nos éditeurs de sciences humaines façonnent les textes pour rendre abordables les idées complexes. À mon arrivée, j’ai entamé un chantier graphique, de manière à ce que le lecteur identifie mieux ces collections: c’est capital, puisque nous publions 160 titres par an. J’ai étudié le catalogue, consulté les équipes qui, dans leur réseau, sont à l’affût des tendances et des débats. J’ai notamment l’intention de relancer le champ de l’histoire et de la philosophie. Forts de l’assise intellectuelle de nos auteurs, il nous faut inventer des formes d’édition non concurrencées par internet, ou qui l’utilisent."

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Ainsi, la formule sur abonnement du portail Cairn, créé par Belin, La Découverte, Érès et le Belge De Boeck, est "une réussite". La BD est une piste: "Nous ne sommes pas les premiers, mais nous le faisons avec notre ADN, en proposant des essais graphiques, ou des BD événement comme les carnets de guerre de Louis Barthas, caporal en 14-18, best-seller chez Maspero en 1977 (100.000 exemplaires, NDLR), qui seront réédités vec Fredman au crayon." Dans la même veine, une vie de Frantz Fanon, fondateur du tiers-mondisme, auteur capital des "Damnés de la Terre", très admiré par Sartre, suivra en 2019.

"Les essais graphiques permettent aussi de toucher un public plus jeune, tout comme ‘L’histoire dessinée de la France’, en 4 volumes." Enfin, La Découverte a une forte présence à l’étranger, où ses ouvrages sont traduits, et une belle écurie d’auteurs belges, notammentIsabelle Stengers, Vinciane Despret, Jean-Michel Chaumont et Irène Zeilinger.

"Il faut aller chercher le public et le prendre par la main. Le tout est d’exister au bon endroit au bon moment, avec du flair. Je ne suis pas pessimiste!" Avec Stéphanie Chevrier, l’édition ne bataille pas contre les moulins à vent.

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