Sugar baby sur talons hauts

Caroline De Mulder ©Veerle Frissen

Après "Calvaire" paru chez Actes Sud en 2017, Caroline De Mulder rejoint la collection noire de Gallimard et nous plonge dans le "sugar dating".

Hilda, bientôt seize ans, est surnommée Bambi "à cause de ses yeux doux et de sa charpente légère, tout en pattes". Avec ce cinquième roman, Caroline De Mulder dresse le tableau d’une adolescente qui a tiré les mauvaises cartes dès le départ: père absent, mère dépressive et alcoolique, misère noire. C’est ce cadre-là, cette "tranche de réalité" aiguë et douloureuse, qui pousse Bambi à vouloir s’en sortir à tout prix.

Et comment faire quand on est mineure, qu’on n’a pas d’argent et aucune perspective? On se déguise méchamment et on piétine la morale… Avec ses amies, ses "partners in crime", Hilda traîne sur des sites de "sugar dating", où des hommes plus âgés s’adressent à de jeunes étudiantes qui ont besoin d’argent. Des hommes riches, qui ont réussi socialement et se posent en mentors pour montrer à ces jeunes femmes la voie à suivre: un échange de procédés malsains, où l’une vend ses charmes contre l’accès aux privilèges et la "protection" de l’autre.

Immunité facile

Une réalité symptomatique de notre époque, selon l’autrice d’"Ego tango" (Prix Rossel 2010), qui mène à une consommation sexuelle particulière, souvent violente. De la prostitution sans le dire… Pour cette jeune héroïne en colère, prête à tout, le "sugar dating" devient un moyen "facile" de se faire de l’argent et de rendre les coups (qu’elle n’a du reste pas reçus): avec son Sig Sauer – le seul objet que lui a laissé son père –, elle sodomise ces vieux vicelards, les terrorise, se moque de leurs larmes et de la mollesse de leur bedaine, les menace de détournement de mineurs.

Pour cette jeune héroïne en colère, prête à tout, le "sugar dating" devient un moyen "facile" de se faire de l’argent et de rendre les coups.

Pour Bambi, l’extrême jeunesse est le meilleur atout, l’assurance d’une immunité facile. Elle se rit de la peur qu’elle lit dans le regard de ces messieurs bien comme il faut, qui, quelques heures plus tôt, étaient encore de parfaits businessmen, et qui se retrouvent nus, à sa merci, dans une chambre d’hôtel. "D’instinct elle recule, le Sig Sauer caché dans le dos. Elle est toute menue et ravissante, et maquillée à faire peur. Des yeux avec des peintures de guerre et des couleurs de tranchée et de boue dévorée, mais un visage en cœur, des arêtes fines. Elle porte un jeans slim et marche pieds nus." Bambi chasseresse, dont les grands yeux innocents capturent aisément les hommes… À la fois victime et bourreau, oiseau de proie et frêle moineau, dont le maquillage ne résiste pas longtemps à la dureté du monde.

Quelque part entre "Baise-moi" de Virginie Despentes et "La fureur de vivre", Caroline De Mulder réussit le portrait d’une adolescence en perdition, qui grandit sans autre modèle que celui de la débrouille: "C’est ça la liberté: s’en tirer gratos puis galoper dans la night et rigoler fort" fait-elle dire à son héroïne et ses acolytes. Car ce livre est peut-être avant tout une histoire d’amitié, de sororité, mais aussi d’amour filial. La grande réussite en est sans conteste l’écriture tranchante, brute, qui colle aux mots des jeunes pour exprimer la "poésie du bitume" et sublimer la vie.

Polar

♥ ♥ ♥ ♥ ♥

"Manger Bambi"

Caroline De Mulder, La Noire (Gallimard),

208 p., 18,50 €

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