Testament d'une dystopie

Il est fort à parier que la suite de «La Servante écarlate» donnera lieu à une suite de la série télé! ©Hulu

Booker Prize 2019, la suite de "La Servante écarlate" (1987) de Margaret Atwood tient ses promesses, avec parfois un rien d’agacement.

Que se passe-t-il à la fin de "La Servante écarlate"? À cette question que ses lecteurs n’ont cessé de lui poser, l’icône des lettres anglo-saxonnes, Margaret Atwood, aura pris le temps de répondre: 32 ans après la parution du roman dystopique devenu culte, la star canadienne vient de publier la suite, baptisée "Les Testaments", et déjà récompensée du prestigieux Booker Prize pour le meilleur livre de fiction en anglais de l’année – ex æquo avec Bernardine Evaristo. La sortie anglophone du roman a suscité la frénésie des fans et il n’a heureusement fallu que quelques semaines supplémentaires pour que la traduction française soit disponible aux éditions Robert Laffont. Michèle Albaret-Maatsch en a profité pour revoir la traduction de certains termes, transformant par exemple "Gilead" en "Galaad". Autre particularité: Margaret Atwood s’est aussi inspirée de certains faits tirés non pas de son roman mais de sa désormais célébrissime adaptation en série pour le petit écran, avec Elisabeth Moss dans le rôle de Defred (MGM/Hulu), saluée par Atwood elle-même dans sa postface.

Comment Galaad, cette version totalitaire des États-Unis d’Amérique, s’est-il disloqué? Atwood y apporte la réponse en 500 pages, à travers le récit de trois femmes d’âge et d’origine contrastés. On y suit en alternance Tante Lydia, pilier fondateur de la nouvelle société américaine, qui exerce son pouvoir d’une main de fer dans un gant de velours et collecte les scandales étouffés du régime dans le but secret d’en saper les fondations; Agnes, fille de Commandant, promise à 13 ans à un beau et grand mariage de raison, ainsi que l’exige la société patriarcale dans laquelle elle grandit; et enfin Daisy, adolescente canadienne sensibilisée par l’école et les médias aux horreurs du régime de Galaad, et dont la vie va basculer de façon drastique le jour de ses 16 ans.

La Servante Écarlate

La chute de Galaad

Ces trois destinées s’entrecroisent au fil des pages pour donner corps à un puissant récit choral qui atteste aussi bien de la révolte qui gronde silencieusement en chacune que de la chute prévisible – et tant attendue – de Galaad. Celle-ci viendra-t-elle de l’intérieur ou de l’extérieur? "Trente-cinq ans laissent largement le temps de réfléchir aux réponses possibles, lesquelles ont évolué à mesure que la société elle-même évoluait et que les hypothèses devenaient réalité. Les citoyens de nombreux pays, y compris ceux des États-Unis, subissent aujourd’hui des tensions bien plus fortes qu’il y a trois décennies", déclare Atwood dans sa postface.

«Les Testaments» – Margaret Atwood. Traduit de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch, Robert Laffont, 552p., 24,85 euros. Note: 3/5. ©doc

Fidèle à l’Histoire, elle a souhaité s’inspirer uniquement de faits avérés dans le passé, aussi violents soient-ils, afin qu’on ne lui reproche pas de fantasmer sur d’hypothétiques brutalités humaines mais, au contraire, de rappeler que l’humanité – même occidentale – a toujours oscillé entre le meilleur et le pire. Ce n’est évidemment pas un hasard si "La Servante écarlate" a connu un tel regain de popularité depuis l’élection de Donald Trump à la tête des USA, tout comme "1984" de George Orwell. Le récent visage de l’Amérique rejoint par bien des aspects le système coercitif de Galaad, où les femmes ont été privées de leurs droits du jour au lendemain, étant désormais assignées à la domesticité – qu’il s’agisse des tâches ménagères, de la procréation forcée (jusqu’au viol) ou de la bonne tenue du foyer.

Lire et écrire leur est interdit, et leur nom même leur a été confisqué, sans parler de leurs possessions. Héroïne du premier tome, la servante Defred est parvenue à en réchapper, fuyant au Canada comme tant d’autres. Qu’est-elle devenue? Il faut s’armer de patience dans la lecture des "Testaments" pour l’apprendre et, quand la vérité est connue, elle est à la fois logique et légèrement décevante. Mais le vrai point faible du livre, cependant, c’est la langue: est-ce la traduction qui aplatit ainsi l’horreur des descriptions? Ou bien le fait que, malgré les atrocités endurées par les femmes de Galaad, les héroïnes d’Atwood parviennent toutes à s’en sortir sans dommages psychiques? Quelques nuances de gris auraient été bienvenues, mais on ne boudera pas pour autant le plaisir qu’on y trouve…

France Inter - Entretien avec Margaret Atwood, romancière canadienne, autrice de "La Servante écarlate"

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