Thriller matriarcal

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BD | "L’homme gribouillé" - Serge Lehman et Frederik Peeters, Delcourt, 326 p., 30 euros Note: 4/5

Paris, 2015. Paris sous eaux, noyée par une pluie diluvienne qui détrempent les rues, les gens et les stations de métro. Sous ce déluge, le monde semble déréglé, ne plus fonctionner. Comme une ambiance de fin du monde. Trois femmes, trois générations et une série de secrets, de non-dits qui lancent un polar qui va doucement évoluer vers le fantastique.

Maud est la grand-mère, célibataire, fantasque, écrivaine à succès; Betty, la mère, divorcée en plein mal-être, plutôt acariâtre, aphone lorsque le stress la ronge de trop; Clara, la fille, délurée, aussi créatrice que sa grand-mère. Ajoutez à cela, une gouvernante dévouée, un auteur un brin pervers et ambigu, un guérisseur, un faussaire et une bande de loustics amateurs d’archéologie ésotérique et expérimentale… Voilà pour la galerie de portraits. Lorsque Maud fait un AVC, Clara se trouve confrontée à un personnage mystérieux venu réclamer son dû à la grand-mère. C’est le début de l’enquête que vont mener Betty et Clara et qui va les mener aux racines d’un secret de famille dans les contreforts du Jura au long de plus de 300 pages haletantes et envoûtantes.

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Serge Lehman et Frederik Peeters ont écrit ce roman-fleuve à quatre mains dont les femmes sont les actrices principales. "C’est une manière pour nous de rendre hommage à la mythologie des contes européens: ‘Le petit chaperon rouge’, ‘La belle au bois dormant’… Ce sont les femmes qui y tiennent le premier rôle alors que les princes charmants ne sont que des coquilles vides. Un hommage à nos femmes aussi…", explique Serge Lehman.

À travers ces trois générations, et plus encore au fil du récit, c’est une histoire de transmission que mettent en scène les auteurs. Une transmission interrompue dans le cas présent. "Nouvelle référence à notre condition européenne. On a une histoire plusieurs fois millénaire, mais on ne la connaît plus au-delà de 50 ans", constate Frederik Peeters. Maud tente d’échapper à cette transmission par la fuite mais, du coup, ce sont ses filles et petite-fille qui en souffrent sans bien savoir pourquoi.

Au-delà de la transmission, c’est aussi un récit sur la communication, personnifiée par Betty dont la voix disparaît face à l’adversité. "Cette aphasie, c’est la traduction d’un handicap de la communication. Ce qui est amusant et paradoxal dans notre récit, c’est que son téléphone devient son seul moyen de communication", fait remarquer Peeters.

L’histoire glisse lentement du polar au fantastique au gré de l’enquête. On passe des rues détrempées de Paris aux montagnes emboisées du Jura. "Il y a beaucoup de manières de basculer dans le fantastique. Stephen King aimait la manière forte, le choc d’entrée. Nous préférons une évolution plus lente. Comme l’eau qui trouve progressivement son chemin."

Le lien, c’est ce personnage d’homme-oiseau, que les protagonistes s’accordent à trouver effrayant, mais sans décrire ni son masque, ni son plumage… Comme s’ils n’étaient visibles que du lecteur. "La magie du dessin est de pouvoir faire coexister le réel et le fantastique. La réalité de ce personnage est laissée au choix du lecteur", précise Peeters.

Et quel dessin, s’il vous plaît. Après "Les pilules bleues", "Lupus", "Aâma" ou "L’odeur des garçons affamés", Frederik Peeters ajoute une nouvelle corde à son arc, avec ce roman graphique en noir et blanc. Le style est fluide, nerveux, précis. Et la palette de gris de Peeters donne énormément de volume à son dessin.

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