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Tim du Yémen

La vieille ville de Sanaa, avec ses belles façades orientales classées au patrimoine mondial de l’Unesco, était encore bien animée en 2013 avant que "les armes commencèrent à parler, en 2014", raconte avec regret Tim Mackintosh-Smith. ©Â© Jack Malipan

L’Anglais Tim Mackintosh-Smith, a vécu de 1982 à 2019 au Yémen. Ses pérégrinations dans le temps et l’espace composent un livre aventureux et érudit.

Arabisant formé à Oxford, écrivain-voyageur, Tim Mackintosh-Smith habitait dans la vieille ville de Sanaa, à l’intérieur d’une tour non loin du "Marché aux vaches", d’où il rayonnait dans tout le pays. Ce connaisseur de l’histoire de l’albâtre et de la collecte de l’encens, définit d’emblée son Yémen ainsi: "Le Pays du dictionnaire est le pays du double entendre, du sens caché." Plus qu’à un Lawrence d’Arabie armé de sa plume, il fait plus songer à Ibn Battutah, l’explorateur berbère sur lequel il a aussi écrit: érudit, l’œil acéré, qui décèle le merveilleux de cette terre et ceux qui la peuplent.

La réunification du pays en une "République populaire", en 1990, apparue comme un bienfait, a mué d’un avenir radieux en chimère violente lorsque "les armes commencèrent à parler, en 2014". Il voit cette terre disloquée par "la valse des allégeances", au point "qu’une grande part de ce que j’ai décrit n’est plus": Ta’izz, cette cité qui fut la Grenade de l’Orient sous la dynastie rasoulide, est déchiquetée par les balles des snipers: il a cette image saisissante des plumes rasoulides brisées par les AK47. L’antique emporium d’Aden (dont Paul Nizan a aussi tiré un livre, Aden, Arabie) est devenu "un marché de milices". Et, à Sanaa, le zabj, la joute verbale des mâcheurs de qat, "semble avoir perdu sa raison d’être" (cette plante originaire du Yémen présente des feuilles qui, depuis le XVe siècle, longuement mâchées, ont la propriété euphorisante, comme l’amphétamine, de rendre loquace à l’infini).

"Le Pays du dictionnaire est le pays du double entendre, du sens caché."
Tim Mackintosh-Smith
Arabisant

Sur cette terre du "dictionnaire", où se parlent plus d’une quinzaine de dialectes arabes, ses pérégrinations sont aussi les transhumances linguistiques de ces termes et formules aux traductions si changeantes qu’elles deviendraient incertaines à l’infini: le mot tija’ja ("tu affames cette femme") signifierait en arabe classique "faire agenouiller un chameau", ou, plus cocasse et plus menaçant, zabab, que Mackintosh-Smith traduit alternativement par "le messager" ou par "un rat géant".

L’exploration du réel et de l’irréel

Mêlant à merveille l’exploration de l’histoire et du territoire, du réel et de l’irréel, il part arpenter le Wadi Surdud, une vallée "négligée": comprendre la raison de cet oubli impose de la parcourir à pied. Il part avec Debbie, son intrépide camarade de randonnée. Ils croisent une vieille femme sans voile, et il note, mystère savoureux: "Si l’on rencontre une vieille femme dans un lieu désert et qu’elle ne répond pas, il peut s’agir d’une sorcière."

Chassé par la guerre en 2019, il a l’impression que ce pays a été balayé en une génération et que le Yémen qu’il a connu est "désormais aussi éloigné que l’Orient de Pierre Loti" ou, plus encore, que Saba, le peuple biblique "éloigné" possesseur de ce territoire, emporté par un déluge. Saba, dit le Coran, finit en "légendes". Et le Yémen tel que Mackintosh-Smith l’a vécu et sillonné durant vingt-sept ans, revêt cette qualité de réel légendaire.

Voyage

"Yémen: Voyages au Pays du Dictionnaire"

Tim Mackintosh-Smith, Nevicata,

352 p., 23 €.

Note de L'Echo: 5/5

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