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Tom Lanoye: "Donnez-nous des monstres sacrés, pas des monstres sucrés"

©Bert Spiertz - HH

Sous le divertissement, son dernier roman "Esclaves heureux" brasse une véritable colère contre la walt disneylisation du monde. Entre Pasolini et Tarantino.

Dans son dernier roman qui sort aujourd’hui en français, Tom Lanoye met en scène deux Tony Hanssen en cavale, un informaticien qui a mis sa banque en faillite et un petit-bourgeois fuyant Wolvertem pour une vie de combines douteuses. Deux existences qui croisent la mafia chinoise, l’Afrique actuelle, la mondialisation…

Ce roman parle de cette identité mouvante qui perd le lien avec sa propre intimité.

Quel est le vrai sujet d'"Esclaves heureux"?
Nous sommes tous esclaves heureux d’un système qui ne tolère que des vainqueurs, et qui est en train de faire de nous des imposteurs, chacun cherchant à être au-dessus d’une mêlée qui exclut les vaincus. Et la scène sur laquelle cela se joue, est la globalisation. Tout est mondialisé maintenant, jusqu’à nos rêves, nos rapports humains. Un des Tony laisse sa petite famille "pas si importante que cela", il se donne bonne conscience en envoyant de l’argent et en parlant de temps en temps par Skype avec sa femme. Ce roman parle de cela, de cette identité mouvante qui perd le lien avec sa propre intimité. Pasolini dénonçait déjà ce despotisme consumériste qui confisque jusqu’au politique, se met à sa place et crée des esclaves heureux de posséder les attributs du système, voiture de marque, etc. avec du vide à la place du cœur. L’échelon commercial dirige, décide même des goûts du public.

Est-il possible encore d’être libre? Telle est la question?
Oui, mais aussi, libre de quoi? Le flic noir Khumalo dans le roman, est corrompu mais il le sait, dans son corps, sa chair il a payé. Il a lutté pour la liberté, et après sont arrivées aussi les trahisons, les magouilles.

En parler vous fait venir les larmes..
Il est la mosaïque de nombreux amis intellectuels Noirs en Afrique du Sud (Tom Lanoye vit une partie de l’année à Cape Town, NDLR). La confession de ce flic, est une analyse si juste et si atroce en même temps. Mandela était un homme politique remarquablement intelligent, machiavélique aussi, un grand homme d’Etat avec ses défauts. Et on en a fait une poupée inoffensive, qui chante et danse avec Sharon Stone. Notre époque n’accepte plus les personnages shakespeariens, complexes avec des zones d’ombre, elle en fait des figurines à la Walt Disney. Donnez-nous des monstres sacrés, pas des monstres sucrés.

©doc

Qu’est-ce que l’Afrique du Sud, avec ses cinq royaumes, ses douze langues, ses ethnies, son métissage, peut nous dire?
Sur notre incapacité à gérer trois langues? Eux, ils ont en plus, la langue des signes. Cela a fait beaucoup rire lors de la cérémonie d’hommage à Mandela en 2013, avec ce type qui traduisait n’importe comment. "Enfin quelqu’un qui dit quelque chose de vrai!", disaient les Sud-Africains qui ont beaucoup d’humour. Vivre dans ce pays, doté d’une formidable Constitution – une des premières à avoir reconnu le mariage homosexuel – qui évolue sans cesse, me fait voir que nous sommes attachés à l’Etat-Nation de manière presque névrotique, alors que ce n’est jamais qu’un outil, qui doit permettre un bricolage incessant. Vivre là-bas est très stimulant, tout y est, même la Chine qui amène ses propres feux de circulation. Khumalo dit cela, "les Chinois ne sont sans doute pas meilleurs que les Européens, mais ils sont un nouvel interlocuteur qui va nous permettre de renégocier avec vous".

Sous le romcabolesque de ce thriller politico-économico-existentiel, vous dites beaucoup de choses, notamment dans les monologues intérieurs des deux Tony.
Ils tentent de se justifier à leurs propres yeux, en se donnant le beau rôle. Seul le Noir sait que le bourreau se transforme un jour en victime avant de redevenir bourreau. C’est le cercle vicieux, et la raison pour laquelle les Flamingants sont si revanchards. Nous vivons dans une ère de victimisation, avec la chance alors d’être invité dans le show d’Oprah Winfrey! Je vois avec regret que parmi les jeunes en Flandre, on joue encore cette carte-là, les mêmes vieilles rancœurs et les faux mythes, comme celui des transferts. C’est de la propagande. Les Flamingants ne disent rien des 300 000 Flamands qui viennent travailler chaque jour à Bruxelles, sans y payer aucun impôt.

©Bert Spiertz - HH

Votre roman évoque toutes les formes de trahisons: à la mémoire, à l’histoire, aux siens, aux autres…
On paie nos impôts pour sauver des banquiers qui reçoivent de nouveaux bonus, des salaires incroyables. C’est un hold-up avec redistribution du bas vers le haut! Et tout le monde sait que le système va exploser une fois encore. Cette logique contamine tout. À la City, ils travaillent comme des fous, sacrifient leur vie mais leur seule véritable terreur est d’être viré. Du coup, ils se comportent comme des tueurs avec les clients et les collègues. Le seul objectif est de faire du chiffre. C’est doublement déshumanisant parce qu’on sait qu’on peut soi-même devenir la victime du système auquel on collabore de toutes ses forces.

La fiction permet de mettre cela en évidence?
La publicité utilise les grands thèmes de la poésie depuis l’Antiquité, la Beauté, l’Amour, sauf que maintenant à la fin du spot tu sors ta carte de crédit et tout est réglé.

Vous êtes très aimé aussi des lecteurs francophones qui reconnaissent leur belgitude.
Oui, cela me surprend toujours. À l’Intime Festival, l’autre jour, il y avait trois cents personnes dans une salle trop petite, et tous ces gens étaient à genoux devant moi. Je me sentais comme Sœur Sourire…

Tom Lanoye "Esclaves Heureux", traduit du néerlandais (Belgique) par Alain van Crugten, La Différence, 24 euros.

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