interview

Tom Lanoye: "Le génie ça n'existe pas, l'habilité à tirer les leçons de ses erreurs oui!"

©Debby Termonia

Dans notre série "Parlez-nous de vos échecs", la star du roman flamand Tom Lanoye se livre.

Samedi matin c’est Shabbat! Impossible donc de trouver un café, encore moins un croissant dans le quartier juif d’Anvers. Mais pas de problème, la star du roman flamand connaît son quartier comme sa poche et c’est vêtu d’un pantalon de training, d’un polo et d’une veste en cuir un peu grande que Tom Lanoye entreprend de me faire découvrir les rues du Zurenborg ou le triangle d’or de l’Art Nouveau anversois. Si derrière ses lunettes bleu pétrole ses yeux semblent encore gonflés de sommeil, son esprit est vif et ses critiques attentives. Le temps de trouver un café branché "typiquement anversois" de l’autre côté de la ligne de chemin de fer, Lanoye nous a déjà refait l’histoire du nationalisme flamand, réexpliqué que De Wever n’était pas un fasciste, même "s’il est dangereux dans son genre", et que contrairement à ce qu’on pense à Bruxelles, "Anvers est aussi mal gérée que n’importe quelle ville de Belgique". Sautant d’un trottoir à un autre, l’homme en profite pour taper sur les fossoyeurs du patrimoine, ceux qui, dans les années soixante, auraient bien aimé tout raser pour construire d’affreux buildings: "C’était sans compter la mobilisation d’étudiants, d’artistes et d’écrivains qui ont sauvé ces maisons de la promotion immobilière."

Parlez-nous de vos échecs

Retrouvez tous les entretiens de cette série en ligne sur www.lecho.be.

Au coin de la rue, un vélo surmonté d’un panier à fleurs manque de l’écraser et, après s’être fait copieusement houspiller à coups de sonnette, Lanoye conclut en pestant: "Même si Anvers a quand même fait des progrès, on ne peut pas dire que la mobilité soit une réussite." Comme quoi, il n’y a pas qu’à Bruxelles que c’est le bordel!

Arrivé dans un joli café d’angle aux murs blancs, Lanoye s’installe au milieu du mobilier vintage de style suédois, toise le tableau noir qui suggère des toasts à l’avocat et finit par commander un cappuccino, avant de reprendre son plaidoyer contre la N-VA et les dangers du nationalisme. Vivant la moitié de l’année au Cap, en Afrique du Sud, et l’autre à Anvers, l’auteur le plus lu et le plus primé en Flandre et aux Pays-Bas sait de quoi il parle.

En 2000, il n’avait d’ailleurs pas hésité à se présenter comme indépendant sur les listes d’Agalev pour contrer la montée du Vlaams Belang. Et même s’il a été élu (il avait annoncé son intention de ne pas siéger, NDLR), il considère cette aventure comme un échec. Ou plus exactement, il lui fut impossible de se réjouir de son score quand, au décompte des voix, on découvrait que le VB avait engrangé plus de 30% des votes. "Mais le cordon sanitaire a tenu le coup, concède-t-il alors. Finalement, vu sous cet angle, c’est peut-être bien une réussite quand même." Le cappuccino arrive et c’est avec un sourire découvrant ses dents de la chance que l’artiste observe la fleur en mousse de lait dessinée dans son café, avant d’atterrir sur ses "échecs artistiques, bien plus intéressants que la politique".

Question gros bide...

Touillant dans sa tasse, il confie l’histoire de cette pièce commandée par Johan Simons, le célèbre metteur en scène qui, à l’arrivée, ne trouva pas grâce à ses yeux: "Il avait raison, il n’y avait pas assez de problèmes dans mon histoire. En trois semaines, je l’ai complètement réécrite et même si j’étais furieux sur le moment, au final c’est une de mes pièces les plus réussies…"

Il farfouille dans sa mémoire et finit par exhumer toutes ces critiques acerbes essuyées lors de la publication de ses premiers romans, devenus entre-temps des best-sellers. "À l’époque, je n’étais rien, mais j’étais persuadé qu’ils se trompaient. Je ne sais toujours pas d’où venait cette confiance, mais moi, je savais que j’étais un écrivain." Question gros bide, mis à part une lecture performance ratée aux Nuits de la poésie à Utrecht (phénomène de la littérature néerlandaise durant laquelle des poètes et artistes se produisent toute la nuit devant 2.000 personnes) dont il retient surtout que "l’improvisation, ça se prépare" et qu’on ne mélange pas "la satire et la poésie", Lanoye ne trouve pas souvenir d’expériences signifiantes de l’échec à nous confier.

"Les femmes sont trop bonnes et généreuses pour ce monde."
Tom Lanoye
Romancier

Et mousse de lait sur la lèvre supérieure, il confie en riant: "Je crois que les gros bides, je les ai effacés de ma mémoire." Son téléphone sonne, c’est "Schaatje", alias René, son mari et compagnon depuis presque trente ans. L’occasion de tenter le tout pour le tout: "Et avant René alors? Pas de gros échecs amoureux?" L’homme se redresse un peu sur sa chaise, commande un croissant et lâche: "Oui, avant René j’en ai connu quelques-uns."

Son coming-out déjà. À propos duquel l’écrivain confie avoir attendu beaucoup trop longtemps. Celui qui sait depuis ses 12 ans qu’il préfère les hommes attendra, en effet, d’en avoir 26 pour l’assumer publiquement et surtout faire face à ses parents. À 22 ans, il était prêt pourtant, mais la mort accidentelle de son frère plonge ses parents dans un tel désarroi que Tom Lanoye préfère les "épargner" encore un peu. Sans compter qu’à l’époque, Lanoye a une fiancée fantastique, un amour fort qui s’épanouira dans une relation aussi belle que tendre durant presque quatre années. Il ne lui avait pourtant rien caché: "Je savais qu’au pire j’étais homosexuel et au mieux bisexuel. Même si je ne l’ai jamais trompée, elle n’aurait jamais dû accepter cette situation. Encore la preuve que les femmes sont trop bonnes et généreuses pour ce monde."

"Postposer une rupture, c’est vivre de la nostalgie à l’avance."
Tom Lanoye
Romancier

Lanoye s’empare de son croissant, commande un espresso et reprend: "Nous étions si heureux ensemble, installés dans notre amour, nous vivions d’un érotisme tranquille. Elle m’a tant donné, j’ai tellement reçu alors que, pour elle, cette situation devait être humiliante. Ce couple n’était pas une trahison, mais une construction et l’erreur n’était pas de l’avoir vécue, mais de l’avoir vécue si longtemps." Quitter quelqu’un qu’on aime, rien de plus difficile d’autant que, dans une situation où l’amour semble damné, les émotions paraissent encore plus fortes: "Postposer une rupture, c’est vivre de la nostalgie à l’avance. Mais à partir du moment où je devais penser à des hommes quand nous faisions l’amour, ce n’était plus possible. Nous devions nous séparer."

Une séparation que Tom Lanoye vit comme un rite de passage, de l’ombre à la lumière, celui que tout le monde considérait comme hétérosexuel fait son coming-out et publie le premier tome de sa trilogie autobiographique, "Le fils du boucher avec des lunettes", suivi par "Les boîtes en carton", que viendra clôturer "La langue de ma mère". Depuis, il n’est pas une année où de jeunes garçons ne viennent le saluer à la Foire du Livre d’Anvers en lui chuchotant: "Vous n’imaginez pas l’importance que vos livres ont eue dans ma vie."

Et douloureusement, l’écrivain reprend: "Je le sais tellement bien. En général pour ces jeunes, ‘Les Boîtes en carton’, c’est le premier petit complot contre cette société bien pensante. Souvent, je suis une des premières personnes avec lesquelles ils parlent de leur homosexualité."

Ombre mortelle

25 ans et libre comme l’air, Lanoye quitte Gand pour s’installer à Anvers où vit son premier grand amour homosexuel, un comédien trotskiste plus âgé et qui l’initie à la scène gay. "Un amour et toujours un ami même si, ici encore, notre séparation est entièrement de ma faute. J’étais tellement narcissique, obnubilé par ma carrière et mon art, que je n’ai jamais réussi à être présent pour lui." Même lors de la mort du frère de son compagnon, une des premières victimes du sida, Lanoye n’était pas présent. Trop peur de cette mort qui lui rappelait celle de son propre frère et qui faisait voler sa famille en éclat, trop peur de son amour qui risquait de l’éloigner de son ambition. "Aujourd’hui, je le regrette et je m’en veux toujours." Si, pour Lanoye, le génie ça n’existe pas, l’habilité à tirer les leçons de ses erreurs oui; d’ailleurs, avec René, il fait gaffe.

Il est midi, les bobos ont envahi le café branché. Avec leurs poussettes et leurs enfants qui braillent, ils bloquent l’accès au bar et empêchent tout le monde de s’entendre penser.

Courageusement, Tom Lanoye prend sur lui et se lance dans ce qu’il considère être son plus grand échec, "l’euthanasie" tardive de sa maman. Une expérience douloureuse qu’il relate dans "La langue de ma mère": "Je sais que je dois me pardonner, mais je reste persuadé qu’on a attendu trop longtemps pour mettre fin à ses souffrances."

Aphasique et démente suite à une attaque cérébrale, la mère de Tom Lanoye restera hospitalisée trois mois avant que sa famille n’arrive à la laisser partir. "Le problème est qu’il n’y a jamais un moment clair où on sait qu’il faut arrêter de s’acharner. Faute de cela, on se ment à soi-même, on se raccroche à n’importe quoi, pendant que sa mère perd toute dignité."

Dans l’impossibilité de se pardonner, Lanoye reste très fâché même si, de là-haut, sa mère lui pardonnerait peut-être cette erreur "de bonne foi". En tout cas, Tom l’affirme: "S’il y a plus de leçons dans un échec que dans une victoire, il est indispensable de transformer nos fautes et nos péchés en quelque chose de bon…"

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