chronique

Traduire, c’est entamer un dialogue infini

Journaliste

Cette semaine, Simon Brunfaut, journaliste et philosophe, revient sur la polémique autour de la traduction du livre d’Amanda Gorman.

Alors que la traduction du livre de la poétesse afro-américaine Amanda Gorman ("The Hill We Climb and Other Poems") par la mannequin et chanteuse belgo-congolaise Lous and the Yakuzas était annoncé dernièrement, une polémique est née aux Pays-Bas: l’écrivaine Marieke Lucas Rijneveld, désignée par un éditeur néerlandais pour traduire le recueil, vient de renoncer sous la pression.

Une personne blanche peut-elle retranscrire la voix d’une Afro-Américaine? Telle est la question qui est posée. Pour certains, il s’agit de racisme anti-blanc, pour d’autres, c’est le signe du manque de place accordée à la diversité au sein du monde des lettres. Ce serait en quelque sorte l’exemple type du «surplomb de la pensée blanche». Mais derrière ce débat qui oppose une nouvelle fois universalisme et communautarisme, on en oublierait presque le sens profond de la traduction elle-même. L’acte de traduire révèle en effet une leçon de pluralisme.

Traduire, c’est construire ensemble un sens commun qui, tout en se dévoilant progressivement, nous échappe toujours.

À la rencontre d’une autre voix

Que signifie traduire? Traduire désigne le contraire du repli sur soi. Lorsqu’on traduit, on établit un subtil équilibre entre l’autre et soi-même, entre ce qu’il veut dire et ce que je comprends, entre le sens et l’intention. Une traduction précise et fidèle n’est en réalité jamais parfaite. Il n’y a pas de perfection en matière de traduction. Traduire, c’est entamer un dialogue infini. C’est pourquoi la traduction n’est jamais absolue ni définitive, de la même manière que le sens n’est jamais fixé de toute éternité: il n’y a pas qu’une seule façon de dire ou de comprendre les choses. Ainsi la traduction incarne-t-elle à la fois ce qui nous ramène à notre finitude tout en nous indiquant un chemin du vivre-ensemble.

Traduire, c’est partir à la rencontre d’une autre voix, d’une autre parole, c’est apprendre à la faire sienne, c’est parvenir à la dire à sa façon, sans la trahir. Traduire, c’est donc faire l’apprentissage du pluralisme. C’est construire ensemble un sens commun qui, tout en se dévoilant progressivement, nous échappe toujours. N’en déplaise aux manichéens et aux adeptes de la pensée binaire, ce sens n’est ni blanc ni noir.

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