Trois romans pour un été vivifiant, méditatif ou intrépide

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Parus cette année, ils ne demandent qu’à accompagner vos vacances.

1. "Un automne de Flaubert", Alexandre Postel, Gallimard, 132 p.

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À Concarneau, dans l’air poisseux qui prend au nez, Flaubert cherche une fraîcheur tonique pour raffermir ses chairs molles d’écrivain casanier, et oublier que son talent se déchausse, comme ses dents. Que fait-il? Rien, il prend des bains de mer, mange, boit, dort, se fait servir par un cœur simple, une gentille servante qui louche en rêvant de Paris.

De temps à autre, il rejoint deux biologistes qui poussent leur bistouri dans le ventre d’animaux marins frétillants. Sonder les cœurs et les âmes, n’est-ce pas aussi la spécialité de l’écrivain, pour l’heure, en rade bretonne?

Alexandre Postel compose un roman flaubertien, la langue est somptueuse, le spleen chatoyant et l’existence en attente d’un rebond. Comme ce XIXe, et comme le père de "Madame Bovary" qui hésite, entre confort bourgeois, oubli de soi et innovation, audace, invention d’une modernité ouverte sur l’inconnu. Alors à table, devant son homard "s’échauffant à mesure qu’il parle, encore plus rouge qu’à l’ordinaire, lâchant la bride aux suggestions les plus lancinantes de son esprit, il en vient à exposer la nécessité de la cruauté en art. Car l’art véritable doit embrasser tout l’homme et pas seulement l’homme social et sentimental, mais l’homme organique – sinon ce n’est pas de l’art mais un trompe l’œil, un décor de carton-pâte, un mensonge idéaliste bon pour émouvoir les socialistes, les femmes sensibles, les catholiques et les bourgeois."

2. "Une machine comme moi", Ian McEwan, Gallimard, 385 p.

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Ian McEwan excelle à aborder des sujets de société brûlants, à hauteur d’homme, de femme, et cette fois de robot. Un androïde arrive par coursier dans la cuisine d’un jeune couple d’une Angleterre secouée par les grèves sociales, la débâcle de la gauche, et une sortie de l’Union européenne. L’Angleterre de Thatcher transposée aujourd’hui est le cadre de cette dystopie dans laquelle Alan Turing, père de l’intelligence artificielle, vit encore. Et ce qu’il voit ne lui plait qu’à moitié. Ian McEwan pense avec lui que l’homme moderne n’est pas digne de ce qu’on lui invente, aussi renverse-t-il la vapeur...

Adam a été acheté pour accomplir les travaux ménagers, et plus si affinité. Beau comme Apollon, il trouble ses jeunes maîtres qui, faute d’usage, le laissent souvent débranché. Comme il s’ennuie et manie sa programmation mieux que ses propriétaires, il scanne pour son seul usage, tout Shakespeare – qu’il déclame merveilleusement –, toute la culture grecque, et écrit des haïkus. Il acquiert très vite un niveau de langage et de pensée largement supérieur à son acquéreur Charlie, trentenaire improductif qui gagne sa vie en boursicotant sur internet. Toute machine qu’il est, il conserve et exerce ce que l’humanité a perdu: des principes, une conscience, une loyauté envers ses semblables et une curiosité intellectuelle inextinguible qui lui permet de grandir. Perfidement, Ian McEwan, imagine que si nous devenions esclaves de nos machines, ce ne serait-là que justice! Développant avec humour et sérieux les débats éthiques que nous devrions mener, il dilue certes un peu sa tension romanesque amoureuse et policière, mais nourrit en revanche nos propres circuits, et nous branche, non sur secteur, mais sur des questions tout à fait passionnantes.

3. "La montagne vivante", Nan Shepherd, Christian Bourgois éditeur, 172 p.

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Récit de nature, carnet d’expédition, poème élégiaque à la montagne? Pendant trente ans, Nan Shepherd a exploré par tous les temps, en toutes saisons et à tout âge, les montagnes écossaises du Cairngorm. Gardée dans un tiroir, cette merveille publiée après sa mort est devenue un viatique que les amoureux de randonnées se refilent avec la gourde. C’est qu’elle ne raconte ni les difficultés, ni les trucs à acquérir pour affronter cette nature périlleuse, et surtout elle ne parle jamais d’elle. Elle raconte simplement, avec la sensibilité d’une amoureuse, ses rendez-vous avec la montagne changeante, superbe, inattendue. Elle s’émerveille du dialogue qui se noue avec la lumière, la couleur de la lande, s’amuse du toupet d’une mésange huppée qui lui crie dessus pour la faire déguerpir ou d’un faon qui la regarde comme le ferait un enfant craintif mais téméraire. Sa présence ne conquiert rien, ni effort ni décor, mais se fond dans ce qui s’écoute, se regarde et s’éprouve. Nulle révélation métaphysique dans cet exercice des hauteurs, seule une gratitude modeste pour la beauté sauvage qui s’offre, dans une gamme de verts et mauves, à cette marcheuse solitaire qui capte, pour elle-même, les nuances de la neige ou de la bruyère, avec un œil de peintre. "La gamme des violets peut troubler l’esprit comme la musique", écrit Nan Shepherd dans ces cahiers d’une sensualité inédite, féminine et humble, qui n’a aucun défi à relever, alors qu’elle les relève tous. Seules importent les rencontres avec "les hôtes discrets de la lande", toute cette vie qui croise la sienne.

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