Une leçon de ténèbres

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L’un des dix meilleurs livres de 2016 pour le "New York Times", "Dans les eaux du Grand Nord" de Ian McGuire fraie jusqu’à nous. 4/5

Ian McGuire se place dans le sillage de Conrad et de Melville pour y laisser une longue traînée de sang. Renouant avec le grand récit d’aventure, sa pêche à la baleine emprunte la voie du thriller pour un corps-à-corps puissant. Nulle coquetterie littéraire, pas la moindre introspection, le lecteur baigne, du début à la fin, dans la pestilence morale et physique, dans la graisse de cétacé et les miasmes oubliés d’un XIXe pourrissant. Bottes et ciré conseillés…

"Voyez l’homme", nous enjoint la première ligne. Entendez: voyez l’homme tel qu’en lui-même, bestial, primitif, sans affect. Celui que nous suivons, de bouges en bars, est harponneur et, dans quelques heures, il embarquera sur le "Volunteer", ironie d’un bateau en route pour l’enfer. En attendant, il a quelques bas instincts à assouvir et des penchants douteux. Drax massacre les enfants, comme il le fera des bébés phoques, méthodiquement. L’abjection pure monte à bord. Il est bientôt rejoint par Summer, médecin au passé trouble, qui oublie sa déchéance dans l’opium et la lecture d’Ulysse. Mais de ce port du Yorkshire à Ithaque, il y a loin, très loin.

Tout est souillé

Aucune échappatoire sur ce navire, pas même morale car si les éléments déchaînés ont une nécessité, la cruauté humaine, elle, n’en a pas.

Il fallait oser écrire un roman totalement hors du temps, résolument moderne par cette écriture à la fois brutale et lyrique, mais imprégnée d’un siècle révolu. Les odeurs, les bruits, les costumes, les outils et cette chasse à la baleine déjà sur le déclin submergent le lecteur pour l’enfermer, avec les personnages, dans un navire qui, nous dit-on d’emblée, porte la poisse. Aucune échappatoire, pas même morale car si les éléments déchaînés ont une nécessité, la cruauté humaine, elle, n’en a pas. La beauté d’un animal, d’un ciel, la fragilité de la vie n’atteignent que Summer, qui tente d’apporter assistance et compassion, de maintenir la justice au cœur des ténèbres. Combat perdu d’avance d’une fraternité qui n’a plus court. Revenu des Indes, il a vu déjà le cynisme de l’Empire britannique, paré des vertus civilisatrices. C’est pour oublier qu’il fut mêlé à cette guerre coloniale inique qu’il passe de la fournaise tropicale aux mers polaires, n’imaginant pas ce qui l’attend. Tous les autres savent l’expédition aussi périlleuse qu’inutile: l’huile se vend de moins en moins, remplacée par le pétrole, et en cette saison, les baleines remontent vers un Grand Nord difficilement accessible. Et pourtant, ils lèvent la voile.

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Impossible de ne pas songer à "Moby Dick" dans cet affrontement marin ou à "Lord Jim", lorsque Conrad écrit: "Son attitude mystérieuse me fascinait, comme s’il avait été un prototype de sa race, comme si la vérité obscure qu’il recelait était assez grave pour affecter la conception que l’humanité se fait d’elle-même." Ian McGuire l’a en tête, mais il ne sonde pas plus les mobiles que les destins, il n’a pas besoin de s’aventurer sur le terrain existentiel, ses hommes sont aspirés par leur époque, ils sont la matière première d’une modernité qui les broie, autant qu’elle dévaste le monde. Summer, pas plus que les autres, n’y échappe, il y consent là où d’autres s’y vautrent, averti désormais que les ravissants corsets de dames et les parapluies de la City hérissés de fanons sont l’élégance usurpée d’une épouvantable boucherie et le résidu d’épreuves inimaginables. De ce contraste, Ian McGuire nourrit un roman d’action haletant, où ni le doute ni la morale ne triomphent, tout est souillé, de la banquise à l’âme. La beauté est là pourtant, dans la grâce animale, les tentatives désespérées d’une femelle de défendre son petit, dans la bonté des Yacks, leur incrédulité rieuse devant l’obstination cupide des Blancs et dans cette nature impitoyable, mais à bon droit. Seul l’auteur le voit, qui quitte un instant le registre de la chasse pour le délire d’un Summer, ivre de sang et d’hébétude, trouvant refuge contre le froid, dans le corps d’un ours.

"Dans les eaux du Grand Nord"

 Ian McGuire, traduit par Laurent Bury, 300 p., 10/18

4/5

 

Critique littéraire et professeur d’écriture créative à l’Université de Nord Texas, ce natif du Yorkshire, dont c’est le premier roman, a été sélectionné par le prestigieux Man Booker Prize et salué par ses pairs, Martin Amis, Hilary Mantel et Ron Rash, tous trois rompus aux travers d’une espèce humaine qui n’en finit pas de se harponner elle-même.

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