Une parade: la bouffe, le sexe et le Bandol

©Collection Christophel

Disparu en 2016, Jim Harrison revient nous régaler avec ses deux passions: la gloutonnerie et l'écriture.

Publiées dans le magazine littéraire canadien Brick, longtemps dirigé par Michael Ondaatje, ces textes sont un bonheur pour les papilles, le cœur et l'esprit. Moins pour le foie car il faut l'avoir solide pour suivre Jim Harrison dans sa philosophie. "N'importe quel crétin sait que le vin rouge est la boisson la plus énergisante à condition de ne pas en boire plus de deux bouteilles." Par jour. Sous prétexte de chroniques gastronomiques, il assaisonne son fond de sauce de digressions savoureuses, émouvantes, profondes. En toutes choses, il recherche l'authentique, le sincère, le goûteux, fustige l'alambiqué, le suspect; craignant moins le gras double ou les nitrates que "ces saletés cauchemardesques ingérées par les yuppies".

"Un sacré gueuleton, manger, boire et vivre" de Jim Harrison

Flammarion (traduction Brice Matthieussent)

370 p., 21,50 euros.

Note : 5/5

Avec le même agacement, il vitupère contre l'affadissement culinaire et littéraire ou la faible marge laissé aux éleveurs et aux écrivains. Là encore, même combat; la qualité de la chair et du verbe s'impose. Fin chasseur, il repère les magouilleurs et piste la supercherie comme on débusque la bécasse, ce qui rapprochent ces pages d'un journal à la Jules Renard. "La cuisine de qualité est infiniment plus importante que les médiocres écrits qui inondent la planète", écrit Jim Harrison qui jurait que "Hot Peppers" – un bouquin sur les piments mexicains – "dépassait en grâce et en beauté n'importe quel roman publié l'an dernier que j'ai lu".

Fin lettré autant que gastronome, grand amateur de pêche et d'oiseaux (rôtis) il avait fui Hollywood, cette faune qu'il ne comprenait pas et qui l'avait plumé, pour observer celle pour laquelle il était fait, au Michigan en été et en Arizona en hiver.

En matière de politique étrangère, il juge là encore les compétences d'un homme à son assiette. Comment a-t-on pu faire confiance à Reagan qui affectionnait "le cottage cheese avec du ketchup?" Amoureux de la cuisine de terroir, il vante Mitterrand, l'imaginant suçotant avec délice des ortolans ou un pied de veau en gelée avant de recevoir le quai d'Orsay. En plein Guerre d'Irak, il s'agace contre Bush: "Si l'on avait dépensé cette somme pour offrir des vins français à notre population, il n'y aurait jamais eu de guerre, seulement une diplomatie bien huilée."

En matière de politique étrangère, Harrison juge les compétences d'un homme à son assiette. Comment a-t-on pu faire confiance à Reagan qui affectionnait "le cottage cheese avec du ketchup?"

Sa poésie et ses romans plaident toujours aussi pour la fragile beauté contre la laideur, contre l'étroitesse des donneurs de leçons, ces Croisés blancs, suprémacistes de la bêtise meurtrière, et contre les cupides de tous poils qui violent et saccagent. Face à "cet impitoyable XXIe siècle", l'auteur de "Dalva" et de "Légendes d'automne" n'a qu'une parade: la bouffe, le sexe et le Bandol.

Il confesse combattre son stress à la parution d'un nouveau roman "par les harengs" et célèbre Garcia Lorca en dégustant une queue de bœuf aux piments. C'est que sous ce physique de Long John Silver, se dissimulait un Grangousier humaniste. "Je milite pour que la politique devienne un domaine réservé aux femmes". C'est peu dire qu'il les aimait, son œil unique lorgnait leur croupe tel un maquignon estimant la qualité de la viande...

De quoi horrifier les végétariennes et les féministes, si elles ne reconnaissaient une pleine vérité dans cette célébration du vivre. Et une tendresse sous l'emportement de ce Flaubert américain rendant les armes pour le beau regard d'une vache ou d'un setter irlandais. Merveilleusement écrites, dansantes, pudiques et sensibles par-dessous les énormités hilarantes, ces chroniques plaident pour le "revigorant": Mozart et les pieds paquets. "La vie n'est-elle pas un combat permanent pour réunir les fonds nécessaires à la satisfaction de nos vices?"

La France, plus que l'Amérique, grâce à son traducteur, Brice Matthieussent, et ses éditeurs, lui aura donné une notoriété de taille, à la mesure de ses appétits. Et des nôtres.

©rv

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