Une Robinsonnade finnoise et finaude

C’est surtout grâce à ses Moumines, sortes de petits hippopotames mous et bienveillants, que les enfants ont adulé Tove Jansson pendant près de 40 ans. ©Photo12 via AFP

Une île sauvage en été est le terrain de vie d’une petite fille et de sa grand-mère.

Quelle merveille! Et joie de découvrir une auteure mal connue dans le monde francophone alors qu’elle est une star dans les pays scandinaves, au Japon et dans le monde anglophone. À vrai dire, c’est surtout grâce à ses Moumines, sortes de petits hippopotames mous et bienveillants, que les enfants ont adulé Tove Jansson (1914-2001) pendant près de quarante ans.
Elle arrêta de les dessiner dans les années septante, lassée de la pression commerciale, pour se consacrer à l’écriture de romans et de nouvelles inspirées de sa vie et de sa famille. Une famille anticonformiste, artiste, éprise de liberté, de respect d’autrui et de nature, toutes choses qui illuminent «Le livre d’un été», paru une première fois en français en 1978, que republie l’excellent éditeur québécois La Peuplade, découvreur de talents singuliers aux caractères bien trempés, comme le sont les personnages de cette irrésistible chronique finlandaise.

Échappatoires au réel

La grand-mère fume en cachette, roule des pulls sur son matelas pour faire croire qu’elle dort et s’en va baguenauder au clair de lune où cela lui est défendu.

La petite Sophie vient de perdre sa maman, elle passe ses vacances avec son père absent («j’aime bien quand papa travaille, parce que comme ça je sais où il est») et avec sa grand-mère indocile. On ne sait qui, de l’une ou de l’autre est la plus fantasque, inventive et rebelle; veillant à bonne distance, pour ne pas empiéter sur le territoire d’autrui. La grand-mère fume en cachette, roule des pulls sur son matelas pour faire croire qu’elle dort et s’en va baguenauder au clair de lune où cela lui est défendu. Si la petite éprouve son courage en grimpant plus haut que son jeune âge et la prudence ne le conseillent, l’aïeule brave les interdits imposés à son âge à elle, et à sa mauvaise santé.

Et si dompter sa peur ne peut se faire que seule, c’est ensemble qu’elles inventent des échappatoires au réel, bâtissent Venise avec des morceaux de bois enfoncés dans le marais, imaginent les conversations amusantes qui se tiennent dans les salons, et apprivoisent l’ennui, l’imaginaire, les chagrins, la colère ou les bouderies en cultivant un sens de l’écoute et de la répartie mordante, sans méchanceté. De courts chapitres égrènent l’aventure des jours et les grandes interrogations sur la mort, Dieu, l’amour, l’accueil de l’étranger.

Pas une once de mièvrerie

Tove Jansson vient d’une famille anticonformiste, artiste, éprise de liberté, de respect d’autrui et de nature, toutes choses qui illuminent «Le livre d’un été».

Un pique-nique un peu morne, la cohabitation avec un chat indifférent ou avec une amie pot-de-colle et craintive se changent imperceptiblement en expériences existentielles et malicieuses. Pas une once de mièvrerie, de convenu, de bons sentiments ou de morale dans ces apprentissages. La franchise et l’humour y tiennent lieu d’affection.

L’île elle-même, difficile d’accès, préservée des distractions toutes faites et du confort moderne, est un espace d’invention de soi et de contemplation où le merveilleux surgit d’un rien. Tout y est source d’apprentissage. À l’image du ver de terre qui, du malheur d’être séparé en deux parties par un malencontreux coup de pelle, trouve l’occasion d’expérimenter une nouvelle forme d’individualité solidaire.

Sophie en fera un traité, avec l’aide de sa grand-mère pour l’orthographe: «je crois qu’elles se sont regardées mutuellement et qu’elles se sont trouvées horribles et qu’alors elles se sont éloignées en rampant le plus vite possible, chacune de son côté; ensuite elles ont commencé à réfléchir; elles sentaient que toute leur vie devenait différente maintenant, mais elles ne savaient pas comment, ou plutôt de quelle façon». N’en sommes-nous pas là nous-mêmes, entiers mais constamment divisés, incertains du chemin et craignant le coup du sort?

"Le livre d’un été"

♥ ♥ ♥ ♥ ♥

Tove Jansson, traduit du suédois par Jeanne Gauffin,

La Peuplade, 192 p., 18 €

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