Vernon Subutex, comme Luz, a le courage d'accepter son destin

©Luz - Despentes - Albin Michel

Luz signe une adaptation magistrale du roman de Virginie Despentes, avec un langage graphique puisé aux sources de la musique et de l'image qui accompagne le son.

Je dois bien l'avouer, au risque de paraître iconoclaste, que "Vernon Subutex", le roman de Virginie Despentes, m'était tombé des mains. Énervé autant que frustré par la descente aux enfers passive de ce personnage qui se met volontairement en marge de la société. Le dessinateur Luz, ex-Charlie, qui vient d'en signer l'adaptation en bande dessinée s'efforce de me persuader de le relire.

Vernon Subutex (Tome 1)

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Luz et Despentes, Albin Michel,

302 p. 29,90 €

"Les circonstances sont assez idéales avec le confinement. Vernon est confiné dehors à la recherche de ses racines et surtout de ses anciens amis. Confinés à l'intérieur, nous avons le luxe de rechercher le contact des gens les plus proches, des gens que nous estimons bien. Dehors, il existe une autre altérité. Expulsé de la sociabilité pour des raisons sur lesquelles il n'a pas de prise, Vernon essaye vainement d'y revenir, avant de lâcher prise."

Et à ses yeux, Vernon Subutex, ce disquaire qui doit baisser le volet, écrasé par la crise du disque, assume sa condition. "Il accepte son destin et sa dématérialisation, comme l'industrie du disque s'est dématérialisée. Ce roman n'est pas si sombre. Il s'agit d'une quête du collectif, pas de l'errance d'un solitaire", affirme encore l'auteur. Subutex vit un truc étrange, qui ne s'apparente pas à une fuite. "Il plonge tranquillement vers son destin. C'est courageux, parce que c'est très difficile d'accepter son destin."

Pureté et sincérité

À travers le personnage de Vernon Subutex et de son passé de musico punk-rock, c'est aussi la question de la pureté et de la sincérité qui est abordée. "Paradoxalement, la pureté – non commerciale donc –, il n'y a que les punk les plus durs que cela intéresse", note Luz. "Mais Vernon est réellement sincère dans sa démarche. Et cela montre comment évolue cette sincérité. Les gens qui l'approchent ne voient d'abord que le clochard qu'ils ont peur de devenir. Puis ils voient la sincérité qu'ils ont perdue en s'accrochant à la matérialité des choses..."

"Les gens qui approchent Vernon Subutex ne voient d'abord que le clochard qu'ils ont peur de devenir. Puis ils voient la sincérité qu'ils ont perdue en s'accrochant à la matérialité des choses..."
Luz

Cette descente aux enfers n'a donc rien de complaisant, estime encore Luz. Il plonge sur son volumineux album et cite, quasiment de mémoire: "Il est passé de l'autre côté. Le monde des actifs lui paraît assez loin. [...] Il est bien ici, il y a sa place. Cela fait partie de la logique des choses. De sa logique."

De là à dire que Luz s'identifie pour une part à Vernon Subutex, il n'y a qu'un pas, qu'il ne franchit pas tout à fait. "Qu'est-ce qui nous rassemble? Pour Vernon, comme pour moi dans une large mesure, c'est la musique comme espace de révélation collective, comme peuvent l'être les concerts ou les spectacles de danse par exemple. Je pense que si la musique n'y avait pas été aussi présente dans ce récit, je ne m'y serais pas intéressé."

©Albin Michel

Après le 7...

"Nous sommes construits de bons moments et de moments tragiques", confie Luz. Qui sait de quoi il parle en la matière. Qu'est-ce qui a fait la différence entre lui et Vernon? Pourquoi Luz ne s'est-il pas laissé couler dans cette dématérialisation après les attentats de Charlie? "C'est peut-être un peu cucul, mais c'est l'Amour qui m'a reconstruit. Pas l'amitié. Pas la musique non plus, alors que j'étais terriblement mélomane. Après le 7 (janvier 2015, NDLR), mon monde musical s'est totalement écroulé. Je ne pouvais plus rien écouter. Je m'y suis remis en travaillant sur Vernon Subutex", confie-t-il encore.

Cucul l'amour, par rapport à la musique qui peut paraître tellement futile au vu du drame qu'il a subit? "Vous avez raison. Ce n'est pas si anodin", avoue-t-il. "Mais on vit dans une société qui n'est pas très sensible... Vernon aussi est en quête d'amour. Quand il le rencontre, c'est comme une déflagration qui le remettra en relation avec la musique", poursuit-il comme pour se cacher avec pudeur derrière son personnage.

Travail titanesque

Le travail d'adaptation a été titanesque. Il s'étendra sur deux volumes dont le premier fait déjà 300 pages grand format! Et cela ne reprend que le premier volet de la trilogie de Despentes. "Je n'y serai jamais arrivé sans la confiance de Virginie. Elle me l'a donnée, donc tout était possible." Les deux auteurs se sont rencontrés sur différents projets à l'époque de Charlie et ont appris à se connaître sur ce projet pharaonique.

"Je me suis donné de la place pour que ce livre soit démesurément moi!"
Luz

"Virginie a été ma première lectrice et elle a parfaitement assumé ce rôle en me corrigeant si je martyrisais trop son texte." Luz ne s'est en effet pas contenté de reprendre les mots de Despentes, mais il les a largement retravaillés. "C'est un travail de charcutage à la tronçonneuse parfois, de dentellière ailleurs. Le résultat d'une immersion profonde dans son style et son récit."

Une immersion, mais pas au point de s'oublier lui-même, assure Luz. "Je me suis donné de la place pour que ce livre soit démesurément moi!" Luz le raconte, après l'immersion, il a fait sien le texte dans une construction et une réécriture qui n'avait rien de linéaire. "C'est comme si j'avais jeté toutes les pages en l'air pour les ramasser ensuite dans un fameux désordre."

Et puis il y a son dessin, nerveux, gras et "sale" comme un riff de guitare punk. "Je me suis laissé guider par le rythme de la musique. Celle que j'écoute, plutôt seventies, mais aussi celle du bouquin, assez trash."

Et question musicalité, Luz s'est aussi laissé influencer dans sa construction graphique par le style des pochettes de disque. "En cherchant Vernon, je me suis replongé dans la matérialité du disque-objet. Les pochettes sont souvent ultragraphiques. Je me suis rapproché de ce style souvent psychédélique."

À ses yeux, on retrouve dans les pochettes de cette facture un côté fantastique. "Il y a une irréalité qui flirte avec les frontières du fantastique, cette irréalité qui ma aussi permis d'appréhender mes propres délires", confie-t-il encore. "Quand il vous arrive une grosse tuile, quelque chose que l'on ne peut pas expliquer à autrui, on peut perdre pied avec la réalité. Les pages les plus psyché sont celles où Vernon perd pied." Certaines pages donnent le tournis dans un déferlement de traits, comme à trop regarder une plaque de vinyl sur une platine.

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