"Vous êtes tous des malades, vous les espions"

©Seuil

Alors que Moscou demande des excuses à Londres, John Le Carré revient, lui, avec émotion à la guerre froide dans son ouvrage "L’héritage des espions". Autobiographie ou roman?

"Ce qui suit est le récit authentique et aussi précis que possible de mon rôle dans l’opération de désinformation britannique (nom de code Windfall) montée contre la Stasi, le service de renseignement est-allemand, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, qui a provoqué la mort du meilleur agent secret anglais avec lequel j’aie jamais travaillé et de la femme innocente pour laquelle il a donné sa vie." Autobiographie ou roman?

"D’une plume extraordinairement alerte, il entraîne le lecteur sous le tapis des enjeux géostratégiques entre Londres et Moscou, avec une émotion inédite"
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On se souvient que John Le Carré, 87 ans, espion lui-même dans les années mentionnées, fut démasqué par un agent double qui causa la mort de nombreux collaborateurs britanniques. Livre historique autant que personnel, ou anticipation de la nouvelle guerre froide qui se profile, entre confessions, enquête et suspens, ce nouvel opus magistral du maître Le Carré brille d’intelligence et bouleverse.

Quarante ans après, et alors qu’il coule une retraite paisible en Bretagne, le "cirque" convoque Peter Guillam dans ses bureaux de Londres. La vieille affaire Windfall est rouverte; les enfants des espions est-allemands travaillant pour la Couronne britannique, sacrifiés au pied du mur de Berlin, demandent des comptes. Ils ont beau avoir la soixantaine, ils n’oublient rien, à commencer par leur vie bousillée à la suite du meurtre de leurs parents.

Reprenant les personnages et les circonstances du livre qui allait le rendre célèbre, "L’Espion qui venait du froid", Le Carré porte un regard actuel sur ce qu’il n’est pas loin de penser être un immense gâchis, voire une supercherie. L’Ouest et l’Est ont sacrifié des milliers de gens sur l’autel de l’idéologie communiste ou libérale, tandis que d’autres au lendemain de la guerre donnaient leur vie, sincèrement, pour elles. Et tout cela pourquoi?

Virevolter entre les genres

Le génie de John Le Carré est d’empiler à la manière de poupées, évidemment russes, les ressorts d’une tragédie shakespearienne.

Convoqué par des jeunots surdiplômés, arrogants, condescendants, grossiers et pressés de liquider un passé diplomatique encombrant – la Stasi est aujourd’hui un musée touristique –, Peter Guillam découvre "l’idiolecte en usage de nos jours chez les juristes quadrats des services secrets". Jadis, un vieux concierge vous serrait la pince avec un mot aimable et vous alliez à vélo livrer des informations ultra-secrètes roulées dans le guidon, déguisé en livreur de pizza. Aujourd’hui, les codages informatiques font le boulot.

Le génie de John Le Carré est d’empiler à la manière de poupées, évidemment russes, les ressorts d’une tragédie shakespearienne. La mort du père réel ou symbolique et la liquidation du monde ancien par une modernité asséchante. On gère des dossiers sans voir que derrière les noms de codes il y a des hommes et des femmes, qui mettaient leur vie en jeu, se côtoyaient sur le terrain, nouaient des liens, tombaient amoureux, avaient de l’estime pour un ennemi qui, comme eux, avait un idéal ou une liberté à défendre. John Le Carré a avoué avoir lui-même été tenté par l’Union soviétique par "curiosité".

"L’héritage des espions" est déchirant, on y devine les regrets pour les innocents sacrifiés et peut-être aussi celui de n’avoir pas vu le cynisme de cette politique. Virevoltant avec maestria entre les genres, John Le Carré entrelarde, comme on caviarde un dossier secret, les disparitions de preuves, les rapports de terrain, les flashbacks, l’enquête actuelle, la visite aux anciens, et révèle les trucs du métier. Il n’oublie pas non plus qu’à son image, ces espions étaient jeunes, beaux et belles et que le mystère sied à l’érotisme.

D’une plume extraordinairement alerte, il entraîne le lecteur sous le tapis des enjeux géostratégiques entre Londres et Moscou, avec une émotion inédite: "Quelle part nos sentiments humains diriez-vous que nous pouvons éliminer au nom de la liberté avant de cesser de nous sentir humains ou libres? Si aujourd’hui on demandait à Georges la clé du métier, il est au regret de dire qu’il donnerait ce conseil: ‘Quand la vérité vous rattrape, ne jouez pas les héros, filez.’"

"L’héritage des espions" - John Le Carré. Seuil, 307 p., 22 euros. Note: 5/5.

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