Yasmina Khadra: "Être moderne, c'est s'adapter à son époque"

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Lorsque l'être aimé vous quitte pour un autre, comment se relève-t-on de pareille trahison? Dans "Le sel de tous les oublis", Yasmina Khadra nous invite à réfléchir sur la possession, l'amour et la place des autres dans sa propre reconstruction.

"Vous ressemblez à ma fille!" Face caméra, en aparté sur WhatsApp depuis sa bibliothèque parisienne, Yasmina Khadra s'apprête à nous livrer une interview qui se distinguera, une fois encore, par un discours spontané, des confidences dont on ne pourra pas tout dévoiler, une verve poétique et judicieusement exploitée pour l'occasion.

Alors que la pandémie semble avoir eu raison de la tournée promotionnelle de son trentième-sixième roman, "Le sel de tous les oublis", sorti à la fin de l'été, est peut-être, selon l'aveu de son auteur, son "plus beau texte". Mais si l'on a connu œuvre de Khadra plus percutante et bouleversante, l'universalité du personnage principal, Adem, nous saisit jusque dans notre humanité la plus intime, nos paradoxes les plus troublants.

"Ce que j'ai essayé de faire, c'est de choisir un personnage à qui j'ai tout pris, à qui j'ai confisqué tous les repères pour le livrer à lui-même. On a tous été Adem à un certain moment de notre vie."
Yasmina Khadra

Comment fait-on pour survivre à la trahison ultime de l'être aimé? Lorsque sa femme, Dalal, le quitte pour un autre, Adem, instituteur a priori sans histoires, entame une percée abyssale dans les tréfonds miséreux de l'exil de soi. Une plongée dans l’enfer de la déchéance et de la haine que l'on voue à sa propre existence et dont certains se nourrissent pour achever les plus faibles de tout leur mépris.

"Ce sont les autres qui nous permettent de trouver des échappatoires. Nous sommes tous partie intégrante des autres."
Yasmina Khadra

"Ce que j'ai essayé de faire, c'est de choisir un personnage à qui j'ai tout pris, à qui j'ai confisqué tous les repères pour le livrer à lui-même. On a tous été Adem à un certain moment de notre vie", explique l'auteur, ancien commandant durant la guerre civile algérienne. "Tout le monde vit à travers des zones de turbulences et il nous arrive à tous de connaître des périodes qui noircissent tout autour de nous. Dans ces moments-là, on ne fait que s'écouter, les hantises et les aigreurs nous étouffent. Mais on est obligé de remonter. Et comme nous ne pouvons pas remonter seul, nous avons besoin de l'éclairage des autres. Ce sont les autres qui nous permettent de trouver des échappatoires. Nous sommes tous partie intégrante des autres."

L'incarnation des dérives

Dans un décor de jeune Algérie indépendante, où l'incertitude charrie les rêves et les idéaux, ce sont précisément les autres, personnages hors du temps, qui jalonnent les errances de cet antihéros obsédé par sa dignité bafouée; broyé entre la pestilence des trottoirs, les turpitudes d'adolescents désaxés et des sacrifiés de guerre mystérieusement internés dans des mouroirs.

"Pour moi la modernité, c’est ce que nous exigeons de nous-mêmes dans la société."
Yasmina Khadra

"Les gens perdus m'ont toujours impressionné parce que j'essaie de situer les sources de leur renoncement et je ne vois qu'eux", poursuit Yasmina Khadra. "Je ne vois pas les raisons qui les ont poussés à cette dérive, je ne vois qu'eux incarnant cette dérive. Chacun d'eux est un livre ouvert sur tout ce qui menace notre quiétude, notre équilibre, nos rêves."

Car pour le romancier dont les œuvres sont traduites dans plus de cinquante pays, ce sont surtout les personnages qui comptent: "S'ils ne sont pas crédibles, vous pouvez déployer tout l'art que vous voulez, ce ne sera qu'un exercice de style."

Mais l'histoire d'Adem, dépossédé de son "objet" féminin, aurait pu se dérouler dans la France de nos jours. Un roman assurément moderne? "Pour moi la modernité, c’est de s’adapter à son époque. C’est ce que nous exigeons de nous-mêmes dans la société. Je ne crois pas à la relation progrès-modernité."

"C'est à partir de mon vécu, et l'expérience qui m'a fait grandir, que j'ai constaté que la femme est le pivot, l'essence de toute chose."
Yasmina Khadra

Au-delà de son attachement viscéral à sa terre natale, celui qui se nomme Mohammed Moulessehoul pour l'état civil – et qui a choisi le pseudonyme de Yasmina Khadra en hommage à son épouse – nous propose une réflexion sur la possession, l'amour et la rupture. "C'est à l'homme de choisir ce qu'il veut trouver dans la femme. Soit on part du principe que la femme avec qui l'on vit se doit d'être magnifiée par des gestes de tendresse ou de reconnaissance et de gratitude. Soit elle est bafouée, marginalisée, chosifiée, et elle se retournera contre vous. L'homme croit tirer les ficelles mais c'est la femme qui mène le jeu. C'est elle qui a l'épilogue, la clé de la fin de l'histoire."

Le couple, un choix

Cette conviction, l'ancien militaire de soixante-cinq ans la tire de sa propre histoire. "Ma mère s'est retrouvée répudiée, à 29 ans, avec sept enfants. Une femme illettrée, qui venait du Sahara, qui ne connaissait rien aux grandes villes et qui a réussi à faire de nous des enfants sains. Tandis que mon père, qui était officier et censé protéger toute une nation, n'a pas su protéger ses propres enfants. C'est à partir de mon vécu, et l'expérience qui m'a fait grandir, que j'ai constaté que la femme est le pivot, l'essence de toute chose."

Roman

«Le sel de tous les oublis»

♥ ♥ ♥ ♥

Yasmina Khadra, Julliard,

256 p., 19 €

Comment un couple résiste-t-il alors à l’épreuve du temps? "L’amour, le vrai, ça se construit dans le partage et la conviction. Et je pense qu’il s’agit avant tout d’un choix. Si l’on se met d’accord sur ce choix, le couple peut durer. Moi par exemple en me mariant, j’ai fait le choix d’essayer par tous les moyens de rendre ma femme heureuse pour qu’elle puisse me rendre la pareille. Je tenais absolument à épargner à mes enfants l’épreuve d’un divorce. J’ai eu de la chance de tomber sur une femme qui était elle aussi dans cet état d’esprit."

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