interview

Le marché de l'art est devenu fou

©AFP

856,2 millions de dollars. C’est la somme déboursée par les amateurs d’art pour acquérir les cinq œuvres les plus chères des ventes publiques de 2017. La médaille d’or revient à la toile "Salvator Mundi" de Léonard de Vinci.

Même les initiés ont été ébahis lorsque la toile "Salvator Mundi" de Vinci a été adjugée pour 400 millions d’euros. "Tous ceux qui prétendent que cela ne les a pas surpris sont des menteurs", estime Olav Velthuis, professeur à l’Université d’Amsterdam, expert en sociologie économique et en valeur symbolique des œuvres d’art. "C’est vraiment exceptionnel."

Comment Christie’s est-il parvenu à un tel résultat?

Grâce à une excellente campagne de marketing. Velthuis applique une règle très simple: plus on se rapproche du sommet du marché de l’art, plus le marketing gagne en importance. "Vous seriez parfois surpris du peu de connaissances qu’ont les super riches en matière d’art."

Comment expliquez-vous que le prix des œuvres majeures continue à augmenter?

"La réponse est simple: le nombre de personnes extrêmement riches augmente, poursuit Velthuis. C’est ce qui explique que les prix du marché premium continuent à monter. Pour ces personnes fortunées, 10 ou 100 millions d’euros ne représentent pas grand-chose." Ce sont les UHNWI (ou ultra-high-net-worth-individuals) – dont la fortune représente plus de 30 millions de dollars – qui font grimper les prix. Ce groupe, qui se développe surtout dans des régions comme la Chine, l’Asie du sud, la Russie, l’Amérique latine et le Moyen Orient, devrait consacrer 2.700 milliards de dollars à des achats d’œuvres d’art au cours des huit prochaines années.

Comment expliquer qu’ils soient prêts à payer des centaines de millions de dollars pour une toile?

Il ne s’agit plus d’investissements, car à de tels niveaux, le rendement est moins important. "C’est surtout une question de prestige. Il s’agit souvent de personnes disposant d’un important capital financier, mais de peu de connaissances culturelles. Ils s’offrent un ticket d’entrée pour un monde devenu un melting-pot de diverses élites internationales."

En ce qui concerne la toile "Salvator Mundi", l’investisseur avait-il d’autres motivations?

Sans aucun doute. Même si son nom n’est pas connu avec certitude (certains pensent qu’il s’agit du prince héritier d’Arabie Saoudite, Mohammed ben Salmane), nous savons que l’œuvre est aujourd’hui la propriété de la Tourism Development & Investment Company d’Abu Dhabi. Quoi qu’il en soit, l’aspect "life style" est moins crucial pour les scheiks du pétrole. "Ils sont en train de se créer un avenir économique où le pétrole jouera un rôle moins important, explique Velthuis. Nous constatons la même tendance dans tous les États du Golfe, où l’on construit des musées dans l’espoir d’attirer les touristes." Tout comme "La Joconde" du Musée du Louvre à Paris, cette toile de Léonard de Vinci peut devenir une attraction phare.

Est-ce que ce fut un bon achat?

"Si l’objectif poursuivi est de mettre Abu Dhabi sur la carte, il est atteint. Même si, pour une somme de 400 millions de dollars, un musée peut acheter bien d’autres œuvres, s’offrir des coups de pub et faire un beau marketing." S’il s’agit d’un investissement, l’idée est moins bonne. "Des œuvres comme ‘Salvator Mundi’ ne sont jamais de bons investissements, estime Velthuis. Les frais de transaction sont très élevés, et il faut pouvoir revendre l’œuvre avec une sérieuse plus-value, ce qui est peu probable à ce niveau de prix."

Le vendeur a-t-il gagné le gros lot?

L’homme d’affaires russe Dmitry Rybolovlev, qui avait acquis la toile pour 127,5 millions de dollars, a certainement touché le pactole. "Tout le monde se focalise sur la bonne affaire qu’il a faite", soupire Velthuis. Cette situation crée de fausses attentes. De nombreux experts estiment que les investissements en art ne sont pas une bonne idée. Trop de frais, trop d’incertitudes. "Vous devez avoir de la chance pour acheter la bonne œuvre au bon moment, et la revendre au moment idoine. C’est une mise en garde que l’on entend trop rarement."

Et Christie’s?

La maison de ventes aux enchères a encaissé plus de 50 millions de dollars, qui représentent 12,5% de frais de transaction qu’elle facture à l’acheteur de toute œuvre de plus de 3 millions de dollars. Vous devez en déduire des frais de marketing, souvent conséquents. Christie’s a également payé un tiers anonyme qui s’est porté garant pour 100 millions de dollars pour le cas où la toile n’aurait pas trouvé acquéreur. C’est une pratique courante mais coûteuse, qui permet aux maisons de vente aux enchères d’attirer les vendeurs, souvent avec comme résultat des marges assez minces. "Pour les maisons de ventes aux enchères, il n’est pas très grave de ‘perdre’ sur des lots premiums garantis. Cela capte l’attention des médias et assure une certaine notoriété. Elles attirent ainsi de nouveaux vendeurs et acheteurs qui leur permettent de gagner de l’argent."

Avec la vente de "Salvator Mundi", la maison Christie’s a-t-elle remporté le duel qui l’oppose à Sotheby’s?

Pas vraiment. Même si Christie’s est depuis longtemps le gagnant du segment supérieur, ces résultats ne reflètent pas nécessairement la situation financière d’une maison de vente aux enchères. Les chiffres d’affaires des deux maisons sont assez comparables: l’an dernier, Christie’s a enregistré 5,4 milliards de dollars de ventes, contre 4,1 milliards de dollars pour Sotheby’s. Les montants dépensés en marketing et en garanties ne sont pas connus avec certitude. De nombreux observateurs estiment que Christie’s dépense plus que Sotheby’s, mais ce n’est pas certain. Cette société privée – détenue par le milliardaire français François Pinault via le holding Groupe Artemis – ne communique que son chiffre d’affaires.

À quel point le côté financier du monde de l’art est-il transparent?

Il est trop opaque et il requiert davantage de régulation. Actuellement, il offre un environnement idéal pour les pratiques de blanchiment d’argent et la fraude fiscale: ce sont des refrains récurrents du monde de l’art. Malgré tout, c’est difficile à prouver, précisément à cause du manque de transparence.

Est-ce le point d’orgue avant l’éclatement de la bulle spéculative?

La célèbre économiste Clare McAndrew a déclaré au quotidien The Guardian qu’il fallait éviter de se laisser aveugler par l’exemple extrême de "Salvator Mundi". "Le top du marché est en surchauffe, mais il n’a pas encore atteint les niveaux fous de 2007 ou de 2014." Velthuis souhaite calmer les esprits: "Il n’y a aucune raison de croire que le marché de l’art est sur le point d’imploser. On parle même déjà du moment où nous dépasserons le plafond de 1 milliard de dollars. S’y ajoute le fait que le marché de l’art se porte traditionnellement bien pendant les périodes d’inégalités de revenus. Et celles-ci ne feront qu’augmenter."

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