Publicité

À Florence, le design renoue avec l'artisanat d'art

Lampadaire en albâtre du designer-artisan français Frédéric Saulou. ©Daniel Civetta | galerie Philia

En marge des foires Collectible, à Bruxelles, et Operae, à Turin, la galerie Philia organise à Florence une résidence de designers-artisans qui condense toutes les préoccupations du moment.

La modernité n'est pas totalement absente de Florence. Depuis l'aéroport, on chemine vers le centre-ville dans un tram dédié dont le terminus se confond avec le début d'une artère commerçante comme en voit dans toutes les villes d'Europe. Mais à se promener dans les rues qui se déploient autour du Duomo, dont les marbres se confondent avec la lumière rose du petit matin, on comprend vite que les enseignes à la mode ne font guère le poids face au blason omniprésent des Médicis, cinq bulles rouges surmontées d'une sixième, frappée de trois lys d'or, inamovibles depuis cinq siècles.

Et c'est précisément dans cette ville que la galerie Philia, basée à Genève, New York et Singapour, a installé la deuxième édition de sa "Transhumance", une résidence de designers-artisans qui ont eu quinze jours pour découvrir leur nouveau terroir et s'inspirer de la ville et de la Renaissance pour concevoir une collection de pièces originales et les exposer sur leur lieu de résidence – le Palazzo Galli Tassi.

L'inspiration du terroir florentin

Albâtre, marbre rouge ou de Carrare, pierres-paysages, terra cota ou essences de châtaigner et d'olivier leur ont servi autant d'inspiration que ces artisans du cru et quincailliers d'un autre âge qui ont toujours pignon sur rue, que l'intensité de la lumière ou la beauté insolente de la ville. "On dit que la margelle de ce puits ou le socle de cette statue ont été conçus par Michel-Ange", glisse en nous accueillant Ygaël Attali, cofondateur de la galerie Philia, spécialisée dans le design organique. "On a le sentiment qu'il y a une conscience générale du patrimoine des murs, une connivence, une complicité avec la pierre", dira ensuite la Française Sylvia Eustache Rools, qui se décrit comme une peintre et a imité dans ses textiles, l'apparence des "paesine", aussi appelées "pierres-paysages", qui avaient marqué autant Pline l'Ancien que les surréalistes André Breton et Roger Caillois.

Les textiles oxydés de Sylvia Eustache Rools imitant les "pierres-paysages" de Florence. ©Daniel Civetta

"Dans ces marbres, il y a un principe de sédimentation, les mouvements de la tectonique des plaques et, dans les fissures qui se créent, l'infiltration d'oxydes: exactement ce que j'essaie de réaliser dans mon travail", explique l'artiste. "Mais c'était moins l'envie de reproduire ces 'paesine' que de me positionner en tant qu'être humain pour ce faire, car j'ai eu l'impression de réaliser ce que le temps fait à l'échelle géologique." Des textiles de toute beauté que Sylvia Eustache conçoit comme des objets de méditation.

"Finalement, j'ai l'impression de réaliser ce que le temps fait à l'échelle géologique."
Sylvia Eustache Rools
Artiste

"D'habitude, j'ai du mal à faire de l''objet', mais comme c'était l'enjeu de la résidence, on en a discuté entre nous", dit-elle, en expliquant que son compagnon, le sculpteur Jérôme Pereira, qui a façonné un étonnant pendule en albâtre, en hommage à Galilée, lui a fourni un élément en bois pour tendre son tissu, tandis que son collègue sculpteur Cédric Breisacher lui a montré toute une quincaillerie de laiton pour le suspendre, et qu'enfin Frédéric Saulou, tailleur d'ardoises de son état, lui a déniché dans la cave du palazzo un fragment de pierre de la bonne largeur pour lui servir de socle. Une œuvre collective...

Transhumances II - Exhibition of Galerie Philia in Florence - Numeroventi/Palazzo Galli Tassi

Saulou a encore trouvé des morceaux de dessus de cheminée dont il est vite apparu que le marbre rouge provenait d'une carrière située dans une île appartenant aux Médicis pour les besoins de la décoration de leurs palais. Il les a récupérés et appliqués, au moyen d'un collage UV, à deux miroirs sans angles qui reprennent les codes architecturaux de la ville. "Voilà une sorte de réinterprétation du miroir-cheminée qui devient une console ou un objet libre d'interprétation", dit-il, en rappelant que les miroirs sont apparus ici même, au début de la Renaissance.

Les miroirs de Frédéric Saulou reflètent l'histoire et l'architecture de Florence. ©Daniel Civetta

Un travail sur l'ombre et la lumière qu'il poursuit dans un splendide lampadaire suspendu par une fine armature de laiton en arc de cercle, qui n'est pas sans évoquer la courbure de la célèbre lampe "Arco" d'Achille Castiglioni. Il a substitué une coupelle d'albâtre à l'ampoule habituelle et s'en sert comme opaline lorsque le soleil de Toscane la traverse. Sans électricité aucune.

"On va créer des pièces durables et respectueuses de l'environnement et, au final, on les enverrait à New York ou à San Francisco? C'est absurde!"
Ygaël Attali
Cofondateur de la galerie Philia

Une interprétation inventive des préoccupations écologiques et environnementales qui sont au cœur de "Transhumance", reprend Ygaël Attali: "Il y a une forme de fatigue face à l'internationalisation poussée à l'extrême du monde de l'art contemporain. On a tous un discours environnementaliste, souvent sincère, mais on trahit tous nos idéaux à cause de la manière dont s'organise le marché. Ainsi, on va créer des pièces durables et respectueuses de l'environnement et, au final, on les enverrait à New York ou à San Francisco? C'est absurde!"

"Transhumance II" au Palazzo Galli Tassi, à Florence. ©Daniel Civetti

Pour le jeune sculpteur Cédric Breisacher, dont on aime le guéridon taillé dans une souche d'olivier, et qui se revendique de l'arte povera d'un Giuseppe Penone, "il y a une fascination de notre génération à vouloir protéger la nature, faire avec elle et produire le minimum d'impact. C'est pour cela qu'on est tous très inspirés par le travail à la main: parce que nous n'avons plus vraiment confiance dans l'industrie et la production de masse."

"Produire local, sur un petit territoire, tout en bénéficiant des influences du monde entier."
Cédric Breisacher
Sculpteur

Ne craint-il pas que ce retour à l'artisanat et au terroir ne traduise aussi la tendance actuelle au repli sur soi et aux valeurs conservatrices que l’on ressent aussi à Florence? "Il ne faut pas s'enfermer sur soi-même!", se défend Breisacher. "L'un des artistes est venu spécialement du Canada pour, justement, stimuler les mélanges culturels. C'est au contraire ce qui est drôle: produire local, sur un petit territoire, tout en bénéficiant des influences du monde entier."

Résidence d'artistes designers

«Transhumance II», à Florence

Avec Sylvia Eustache Rools, Isac Elam Kaid, Élisa Uberti, Jérôme Pereira, Cédric Breisacher, Frédéric Saulou, Flora Temnouche et Willem Van Hooff

Jusqu'au 2 décembre 2021, au Palazzo Galli Tassi, via dei Pandolfini, 20, 50122 Florence/Italie

Organisé par la galerie Philia

La galerie expose également à Paris, du 8/11 au 29/4/2022. C'est "Cabinet de Virtuosités"

Note de L'Echo:

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés