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À Paris, visite en primeur de la Bourse de Commerce – Pinault Collection

©Patrick Tourneboeuf

Bourse de Commerce – Pinault Collection, premier musée parisien entièrement privé de cette dimension, ouvre ses portes ce 22 mai, à Paris. C’est le quatrième temple de l’industriel et collectionneur français François Pinault (groupe Kering), après Venise.

La surprise est de taille. Après trois années de travaux, l’extérieur est inchangé. L’édifice en rotonde, escorté d’enseignes parisiennes historiques comme le Pied-de-Cochon, a retrouvé, sous la supervision de Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des Monuments Historiques, son allure inaugurale de 1889, son fronton rue du Louvre, sa coupole culminant à 40 mètres, ponctué par sa colonne Médicis (où l’astrologue de Catherine de Médicis, Côme Ruggieri, aurait observé les étoiles). Thibaut Marca, (du bureau NeM Architectes, co-auteur de la transformation du bâtiment et de ses intérieurs) m’accueille dans le cube de l’entrée où nous sommes enveloppé d’une chaleur peu hivernale — «les tests de climatisation sont encore en cours» —, et l’une des deux horloges Brillié encore démontée est en restauration.

Inauguration

22 mai 2021

 2 Rue de Viarmes, 75001 Paris, France
www.boursedecommerce.fr

L’architecte japonais Tadao Ando, fervent de Piranese, auteur des précédents musées vénitiens de François Pinault, a voulu qu’«un nouvel espace s’emboîte à l’intérieur de l’existant», un cylindre de béton qui relie « la terre et le ciel », espace central d’exposition de 600 m2. J’observe combien ce cylindre rend perceptible la parenté avec le Panthéon romain, à quoi Thibaut Marca me répond que c’est le monument préféré du Japonais. Le voile circulaire de neuf mètres de haut et de trente mètres de diamètre, cousu de feuilles de béton aux dimensions d’un tatami, est percé de quatre ouvertures qui offrent au regard d’amples pénétrantes sur la rotonde et sa coupole. Un ciel changeant transforme le volume colossal en cadran solaire qui impriment ses ombres et ses reflets sur les parois. Des techniciens s’affairent sur une grue articulée au centre de la rotonde, baignée dans la lumière zénithale de la coupole.

L’impression est limpide. D’une extrémité à l’autre du cercle, le regard n’est jamais arrêté. Les salles qui s’échelonnent au pourtour de la rotonde, notamment le salon d’exposition et de flânerie jouxtant le restaurant, offrent des vues sur Paris, l’église Saint-Eustache ou les jardins du forum des Halles. La Bourse dialogue à distance avec les tubulures du Centre Pompidou, qui occupent l’horizon. Cette transparence, accentuée par les garde-corps en verre, a été voulue par Pinault, souligne Thibaut Marca, qui ressent le caractère «astral» des lieux: «Les regards croisés sont innombrables, sur la rotonde, la fresque de la coupole, les installations in situ, les salles du pourtour, le foyer.» Elle s’applique aussi à l’intérieur, comme un monumental panoptique — mais ici il ne s’agit pas de «Surveiller et punir», comme l’écrivait Michel Foucault, tant ce volume respire et inspire de liberté, celle de révéler la beauté et d’en être imprégné.

Lumière et respiration

Au pourtour du cylindre s’accroche l’escalier aérien qui monte aux étages des salles d’exposition et descend à l’auditorium de 284 places au sous-sol. Nous nous élevons au-dessus de la coursive en anneau qui court entre rotonde et voile de béton, rythmée de 24 vitrines datant de l’Exposition universelle de 1889, accrochées au mur circulaire, et dont le contenu nous est encore interdit. Nous pouvons voir les œuvres installées, mais pas en parler: les langues ne pourront se délier publiquement que le 22 mai, jour de l’inauguration (initialement prévue le 23 janvier dernier). Avec Jean Racine, nous soufflons à ces pièces qui nous observent et attendent leurs visiteurs prochains: « J’entendrai des regards que vous croirez muets». Nous ne sommes pas Néron, alors nous patienterons sagement.

"Le développement culturel ne peut que tirer profit d’initiatives privées, en engageant avec les acteurs publics des initiatives croisées."
Jean-Jacques Aillagon
Directeur général de Pinault-Collection

L’espace d’exposition du premier étage – entresolé – est en hauteur simple pour des programmations plus intimes. Au deuxième étage alternent des salles de simple et double hauteur (8 mètres sous plafond), capables d’accueillir des sculptures et installations.

L’escalier à double révolution dit des Meuniers est éclairé par des colonnes lumineuses des designers quimpérois Ronan et Erwan Bouroullec, auteurs de tout le mobilier. Au deuxième étage, touche délicate, le dais du promenoir, en lisère de la fresque, masque le public circulant en bas dans la rotonde.

Les choix de François

Jean-Jacques Aillagon, directeur général de Pinault-Collection, l’affirme d’emblée: «La Bourse de Commerce, déployée dans son cercle parfait, coiffée de son impeccable coupole, sera le lieu où l’imprévisible peut devenir évident, un révélateur de la création en train de se faire et un miroir du monde».

"La Bourse de Commerce, déployée dans son cercle parfait, coiffée de son impeccable coupole, sera le lieu où l’imprévisible peut devenir évident, un révélateur de la création en train de se faire et un miroir du monde".
Jean-Jacques Aillagon
Directeur général de Pinault-Collection

Propriété de la ville de Paris, le bâtiment fait l’objet d’un bail emphytéotique jusqu’en 2067. La totalité sera investie d’emblée, du studio situé au niveau -2 jusqu'au 3e étage, par 32 artistes et plus de 150 œuvres. Aillagon le souligne, Pinault a voulu «éviter la distinction rigide entre surfaces d'exposition, d’accueil ou de circulation». Thibaut Marca souligne lui aussi la ductilité des parcours: «François Pinault, Martin Béthenod et Jean-Jacques Aillagon savent très précisément ce que requiert cet art, et tout a été pensé avec cette idée de mobilité et de changement, le vrai luxe de ces lieux». Les 6.800 m2 d’exposition (sur un total de 10.500 m2) seront dévolus «à des accrochages monographiques ou thématiques d’un an au maximum», précise ce dernier. «Des invitations et des commandes seront lancées à des artistes ».

Jean-Jacques Aillagon, qui fut ministre de la culture de la présidence Chirac, directeur des affaires culturelles de la Ville de Paris, président du Centre Pompidou et du Château de Versailles, croit, nous dit-il, «à la nécessité de l’action publique en faveur de la culture. Ceci étant, le développement culturel ne peut que tirer profit d’initiatives privées, en engageant avec les acteurs publics des initiatives croisées. La singularité du projet de François Pinault, c’est qu’il se développe en réseau, sur deux villes, Venise et Paris, chaque site muséal ayant sa personnalité et son directeur, Martin Bethenod [ancien commissaire général de la FIAC] à Paris, Bruno Racine [ex-président du Centre Pompidou] à Venise».

Relation étroite avec les artistes

La Bourse aura des partenariats hors-les-murs avec des acteurs publics, dès  2021, le Studio du Fresnoy à Tourcoing, le Mucem à Marseille, la Bibliothèque nationale de France à Paris, le Couvent des Jacobins de la Ville de Rennes. «Directeur général de Pinault Collection, je coordonne le tout», reprend Jean-Jacques Aillagon. «Ma mission est de veiller à conserver ces 10.000 œuvres et à leur donner de la visibilité, à travers des expositions et des prêts».

La collection réunit notamment des œuvres de Rudolf Stingel, Urs Fischer, Félix Gonzàlez-Torres, David Hammons, Berenice Abbot ou encore Cindy Sherman. «Elles reflètent des choix personnels. François Pinault ne vise pas une description objective de la scène artistique mondiale ou l’affirmation dogmatique d’un point de vue. C’est le fruit de son regard, de ses convictions, de ses contradictions qu’il ne cherche pas à gommer. Elle atteste aussi de ses relations étroites avec les artistes».

La Bourse de Commerce ouvre ce 22 mai !

Pinault sur la dunette

L’ancien bûcheron, comme il se présente lui-même, a tout du corsaire malouin. Entré pour la première fois dans un musée passé trente ans, François Pinault pose avec la Bourse de Commerce – Pinault Collection un jalon essentiel dans l’histoire muséale française.

La Bourse de Commerce – Pinault Collection, premier nouveau musée privée parisien depuis la Fondation Vuitton (2014), est singulière à deux titres: c’est un jalon inédit dans l’histoire de ces institutions, 160 millions entièrement sur fonds propres; et il s’inscrit dans le mouvement de balancier des Anciens et des Modernes, en réalisant une synthèse parfaite.

Dans l’histoire française, la création de musées obéit à deux logiques: la veine Beaubourg et la veine Musée Picasso. En 1977, le Centre Pompidou créé par Renzo Piano était une création ex-nihilo, geste architectural révolutionnaire public sur un site parisien pluriséculaire. En 1985, le Musée Picasso, accueilli dans l’hôtel Salé, était un édifice du xviie siècle entièrement rénové.

En 2005, François Pinault, 27e fortune mondiale, qui s’est hissé parmi les dix grands collectionneurs d’art moderne et contemporain de la planète, voulait transformer le site industriel de Renault sur l’Ile Seguin (Boulogne-Billancourt) en musée. Le poids des administrations enlisant le projet, il installe sa fondation et une partie de sa collection à Venise, au Palazzo Grassi.

Guerre de course et mauvaise affaire

Après sa passe de trois vénitienne, déjà confiée à Tadao Ando (Palazzo Grassi, 2006; Punta della Dogana, 2009; Teatrino, 2013), avec la Bourse de Commerce, née dans son premier avatar au xvie siècle, François Pinault poursuit la voie Picasso-Salé: la renaissance d’édifices historiques dévolus à l’art moderne. Il y ajoute son équation personnelle: l’absence de fonds publics. Cette dichotomie des choix recouvre une opposition et une rivalité avec l’autre mécène français de l’art moderne et contemporain: Bernard Arnault. La Fondation d’entreprise Vuitton (2014) de ce dernier se réclame de la veine Beaubourg, avec la création ex-nihilo du bâtiment aérien de Frank Gehry.

Entièrement privée, disions-nous de la Bourse de Commerce. La Fondation Vuitton ne l’est-elle pas aussi? Oui et non. En 2018, le magazine Pièces à conviction (France 3), révélait que la Fondation d’entreprise Louis-Vuitton permettait à Bernard Arnault une déduction d’impôt de 480 millions d’euros. François Pinault, qui a dû régler avec Bercy en 2001 certains contentieux fiscaux, souligne néanmoins: «C'est à moi et ma famille de faire les efforts nécessaires. Je trouverais scandaleux de devoir faire appel à l'État».

Et il expliquait au journal Le Monde: «À mes débuts, cela me gênait de dépenser trop d'argent pour un tableau, mais faire une affaire dans le marché de l'art, c'est faire une mauvaise affaire. Il faut surpayer un chef-d’œuvre, il vaudra plus cher un jour». C’est ce qui l’oppose au polytechnicien Bernard Arnault, certes pas parti de rien comme lui: Pinault Collection expose au monde une démarche personnelle entamée dans les années 1970. La Fondation Vuitton est, son intitulé l’indique, une fondation d’entreprise.

Le corsaire Pinault, élevé à Trévérien, à quelques encablures de Saint-Malo, confiait un jour que lorsqu’il jetait son dévolu sur une affaire, il se sentait en guerre de course, sur la dunette (d’où l’on voit le mieux la houle) apercevant dans sa lunette un vaisseau chargé à ras-bord. Son galion de la Bourse de Commerce regorge déjà de ses prises sur le marché de l’art. En tout bien tout honneur.

L'interview de Jean-Jacques Aillagon

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