Après New York, Londres, Zurich et Hong Kong, Dominique Lévy ouvre une 5e galerie à Paris

La galeriste Dominique Lévy. ©Christopher Sturman

La galerie Lévy Gorvy, qui représente Pierre Soulages, Franck Stella ou Martial Raysse, ouvre un 5e espace dans l’ancienne galerie du réalisateur Claude Berri, conçue par Jean Nouvel. Rencontre en primeur avec sa fondatrice, la Suissesse Dominique Lévy.

Quand devient-on ce que l’on est? Rien n’est moins sûr que la réponse à cette question. Pour Dominique Lévy, était-ce à trois ans, quand sa mère l’emmena découvrir Art Basel? Ou à treize ans, quand son père, négociant en coton, juif né en Égypte qui dut fuir à l’arrivée de Nasser au pouvoir en 1956 et, devenu courtier en devises en Suisse, emmenait pendant les vacances sa fille dans ses réunions, exigeant d’elle qu’elle pose de «bonnes questions». Sans céder à un déterminisme manichéen, retenons cette double exigence des arts et des affaires.

Entre ces premières sensations et sa carrière, la courbe lui convient-elle? «J’ai envie de répondre en Suissesse (s’écrie-t-elle en retrouvant son accent lausannois): ‘des jours, oui, des jours, non!’» Très jeune, elle voulait être clown. Ensuite, la finance, sciences-po, puis le saut dans l’art. Aujourd’hui, ferait-elle autre chose? «Non». Ses idéaux sont-ils restés inchangés? «Non, le monde a trop bougé.» Ses émotions sont-elles intactes? «Oui».

«Ce métier s’est alourdi, le risque d’en oublier la raison d’être menace plus que jamais.»
Dominique Lévy
Galeriste

Ce sont la rencontre avec un créateur, la naissance d’une exposition, et la transaction avec un collectionneur. «Trois moments d’intimité, de passion, d’engagement que je chéris plus que tout, où l’on ne se soucie plus de raison, mais d’art. Toutefois, ce métier s’est alourdi, le risque d’en oublier la raison d’être menace plus que jamais. Le poète irlandais David White a écrit : ‘Le meilleur remède contre l’épuisement n’est pas le repos, mais la ferveur’. Si mon énergie est en place, rien ne m’épuise.» Elle se sent ambassadrice, investie de la responsabilité écrasante de l’œuvre d’un autre.

Nouvelle galerie parisienne

Günther Uecker
«Lichtbogen / Arc of Light»

Première expo solo à Paris depuis 1968 de l’artiste allemand issu de l’art cinétique et du Groupe ZERO.

Du 22 octobre 2020 au 9 janvier 2021, il dévoile ses dernières œuvres à la nouvelle galerie Lévy Gorvy: 4, passage Sainte-Avoye (entrée au 8 rue Rambuteau), 75003 Paris.

+33 1 42 61 49 35 - www.levygorvy.com

Quelques regards ont modifié le sien. D’abord, le Suisse Anthony d’Offay, grand marchand, qui l’appelait à 7 heures le matin avec cette phrase – «Alors, aujourd’hui,  que faisons-nous d’essentiel?» – et ensuite le fameux collectionneur et homme d’affaires François Pinault dont elle parle en ces termes: «Jamais vu un tel homme d’affaires, dans toute sa splendeur, et face à une œuvre d’art, l’innocence, des étoiles dans les yeux». Il y eut aussi le puissant galeriste, collectionneur et mécène bâlois Ernst Beyeler: «Dans son bureau minuscule, il me racontait ses marches en montagne, notre autre passion, et parlait d’art avec des mots simples». Et enfin Pierre Soulages: «D’une jeunesse, d’une générosité qui n’appartiennent qu’aux grands artistes et rarement aux autres».

Christie's et le "Boys' club"

Si ce monde de l’art est dominé par des hommes, elle n’oublie pas qu’il a été transformé par des femmes: l’essayiste Gertrude Stein, la collectionneuse Peggy Guggenheim, les galeristes Marian Goodman (elle aussi présente à New York, Londres et Paris) et Paula Cooper ou des directrices de grands musées. Peu à peu, on rompt avec ce que Louise Bourgeois a moqué dans son poème satirique «Otte»: «Il parle, elle parlotte. Il joue à la bourse, elle boursicotte. Il cuisine, mais elle popote. Il siffle, mais elle sifflotte. Il touche, elle touchotte. Il tousse, elle toussotte. Il vit, elle vivotte».

«Nous vivons sans doute la plus difficile des périodes depuis l’Occupation (que je n’ai pas vécue!). Tout ce qui nous réunit d’ordinaire nous est retiré.»
Dominique Lévy
Galeriste

Le seul endroit où elle a souffert de l’effet du «boy’s club», c’est lors de son passage chez Christie’s. Pourtant, si certains de ses confrères galeriste déplorent la puissance des salles de ventes, elle rappelle qu’elles ont élargi le marché: «Nous en bénéficions tous». Et de rappeler cette ligne de partage élémentaire: «Le marchand ne peut être galeriste; le galeriste, dont la vie est liée aux artistes, doit être aussi marchand».

Elle poursuit avec gravité: «Nous vivons sans doute la plus difficile des périodes depuis l’Occupation (que je n’ai pas vécue!). Tout ce qui nous réunit d’ordinaire nous est retiré. C’est de l’équilibrisme: il faut protéger ses employés (dans mon équipe, quelqu’un souffre de séquelles à long terme) et préserver le plaisir des œuvres. Le gouverneur de l’État de New York, Andrew Cuomo, a rouvert d’abord la restauration ou le bâtiment, mais pas les musées et galeries. Or, en temps de crise, la beauté, les émotions, la civilisation de l’art sont essentiels».

La galeriste Dominique Lévy, en 2019, dans son appartement de New York. ©JEAN-FRANÇOIS JAUSSAUD

Dans une métropole comme New York, la pandémie crée des barrières inédites, les gens craignent la proximité, la rue est méconnaissable: «Une très chère amie parisienne, Clémence Krentowski, la galerie kreo, et ma famille, en Suisse, me l’ont rappelé: il fait bon vivre en Europe. Cette chance, l’Amérique en est privée: après trois mois, toute personne sans emploi perd son assurance-maladie.»

Le nœud coulant de Pistoletto

Bien avant la pandémie, sa galerie newyorkaise avait programmé une magistrale exposition de l’Italien Michelangelo Pistoletto, autour de la migration et de l’enfermement. «Nous avons reporté, Pistoletto a attrapé le Covid, en a réchappé. Sa dernière pièce, en 2020, une corde à sauter transformée en nœud coulant de pendu, a suscité une réaction tranchée parmi nous, mais j’ai décidé de la montrer envers et contre tout car les gens ont soif d’art.»

Günther Uecker à l'oeuvre pour son expo parisienne: «Lichtbogen/Arc of Light». ©Galerie Lévy Gourvy

Pourtant, le public s’est resserré, les amateurs internationaux ne sont pas là, et sa galerie reçoit le quart de ses visiteurs habituels. «Les musées vendent des œuvres pour survivre, Christie’s baisse ses prix, mais il ne faut surtout pas céder à l’amertume et à la nostalgie. Nous devons vivre ‘back to the future’: nous sommes plus petits, plus en tête-à-tête, plus disponibles, une exposition demande plus de recherches, dure moins longtemps, s’adresse à un monde plus local. Et pourtant le virtuel ne doit pas remplacer, mais renforcer, attirer vers le réel.»

La force méthodique des Chinois

Dans un monde où nos équilibres basculent, elle perçoit la force méthodique des Chinois. Il s’est ouvert plus de musées dans le monde entre 2000 et 2014 qu’entre 1800 et 2000: 700 par an, dont 70 %… en Chine. Cela signale-t-il une nouvelle bascule vers l’Asie? «Je vois la différence entre le musée européen, où l’argent public domine, le musée américain, où l’argent privé domine, mais j’ignore encore ce que sera le musée asiatique»… Asie où la reprise post-Covid sera sans doute la plus rapide. À Hong Kong, elle travaille en partenaire avec la Chinoise Rebecca Wei, ancienne présidente de Christie’s Asia, pour que sa galerie ait «une place dans la société locale, qui ne soit pas que commerciale».

«La dernière pièce de Pistoletto, une corde à sauter transformée en nœud coulant de pendu, a suscité une réaction tranchée parmi nous, mais j’ai décidé de la montrer.»
Dominique Lévy
Galeriste

En ouvrant à Paris dans l’ancienne galerie du réalisateur français Claude Berri, elle fait un retour sur elle-même, puisque la capitale française aura été sa première escale à son départ de Lausanne. Elle y expose le nonagénaire Günther Uecker avec six tableaux de trois mètres de haut, «des rayons de lumière libérés de ses œuvres antérieures» (ses nuages de clous, comme le «Kreisformation» visible au Musées Royaux, NDLR) où les clous deviennent des gouttes de couleur.

Croissance post-traumatique

L’ouverture de sa galerie parisienne a été retardée par la pandémie: «Cette décision aura été la plus difficile de ma carrière, je voulais aller de l’avant et me relier à l’Europe, où nous avons beaucoup d’artistes en France, Belgique, Italie, Espagne, Suisse…» Du confinement, elle a retenu ce paradoxe: «Si tout s’arrête un moment, ce n’est pas si grave. Il était bon de ne plus être dans l’urgence. Ce serait le cadeau de cette crise: échapper enfin à la frénésie». Au-delà, la question se pose comme jamais: «Où va-t-on? Des frontières sont fermées, l’incertitude persiste, des faux-semblants sont levés. Certains font l’autruche. C’est un moment d’introspection.»

L'artiste allemand Günther Uecker. ©Galerie Lévy Gorvy

En exposant un artiste comme Uecker, qui s’est affranchi de ses clous pour les transformer en lumière, Dominique Lévy retient la leçon de la psychothérapeute anversoise Esther Perel, qui, loin du stress post-traumatique, nous invite à une «croissance post-traumatique». Elle qui se veut fidèle et cultive les ententes au long cours, elle n’aime pas le changement à tout prix, et lui préfère les très longs cheminements.

Art Dealer Dominique Lévy on the future of the art market and art fairs post-coronavirus

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