Au mercato des dinos, les prix s'envolent

©Saskia Vanderstichele

Il est beau mon dino! Il est aussi de plus en plus cher. Pour acquérir un véritable et beau fossile, les collectionneurs doivent lâcher des centaines de milliers d’euros. Voire quelques millions pour un T. rex, le champion toutes catégories. Analyse du "marché", avec le paléontologue Pascal Godefroit, de l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique.

Ne cherchez pas Pascal Godefroit, cette semaine, à Bruxelles. Le responsable de la Direction opérationnelle "Terre et Histoire de la Vie" de l’Institut Royal des sciences naturelles de Belgique est en Allemagne. À la chasse aux dinos? "Plutôt pour faire du lèche-vitrines", dit volontiers le paléontologue. Il se rend, en réalité, à Munich, aux "Mineralientage", les journées des minéraux.

"Il s’agit de la seconde plus grande foire au monde pour les minéraux, mais aussi pour les fossiles, précise-t-il. C’est un peu comme le Salon de l’auto. On y trouve de tout. Des amateurs, des collectionneurs, des marchands et des pièces parfois surprenantes. Sur l’équivalent de trois des palais d’exposition du Heysel, une demi-salle est réservée aux fossiles. Cela va des dents de requins aux dinosaures quasi complets."

Il existe, en effet, un marché mondial pour ces animaux figés dans la pierre depuis des dizaines de millions d’années. Sa grand-messe a lieu aux États-Unis, en février, du côté de Tucson, en Arizona. Elle draine quelque 40.000 visiteurs chaque année, si on en croit les organisateurs.

Les prix de base des "gros" fossiles oscillent entre quelques dizaines et quelques centaines de milliers d’euros.

La foire de Munich n’est pas mal non plus. La semaine prochaine, cette foule de visiteurs comptera un paléontologue belge de plus. Pascal Godefroit n’est pas vraiment un habitué de ce genre d’événement commercial. Son terrain de prédilection, ce sont les chantiers de fouilles, principalement en Russie et en Chine.

Se méfier des assemblages de plusieurs spécimens

"Pour un scientifique, acheter un fossile dans une telle foire n’a pas beaucoup de sens, dit-il. Certes, il y a de belles pièces. Mais nous ne connaissons rien de précis sur leur origine, ni d’un point de vue de leur localisation, ni en ce qui concerne les couches géologiques et l’environnement exact où elles ont été extraites. On perd donc toute une série d’informations très utiles, voire indispensables pour leur étude. Sans parler des restaurations, dont ces pièces ont fait l’objet. Certaines risquent aussi d’être des assemblages de plusieurs spécimens…"

Et puis, il y a la question de la légalité des pièces mises en vente. Si, aux États-Unis, les propriétaires des terrains où sont découverts des dinosaures peuvent en disposer à leur guise, dans d’autres pays, les législations sont bien plus restrictives. Cela va jusqu’à l’interdiction d’exportation. Comme en Mongolie, par exemple. D’autres pays durcissent de plus en plus le ton: la Chine, Madagascar, l’Argentine, le Maroc…

Malheureusement, les collectionneurs ne sont pas aussi regardants que les scientifiques. Même s’ils mettent généreusement la main au portefeuille pour acquérir leur dernier "coup de cœur". Ce genre de collections ne s’adresse pas à tout le monde. On ne parle pas des dents de requins, bien sûr, mais des "gros" fossiles, dont les prix de base oscillent entre quelques dizaines et quelques centaines de milliers d’euros, pour les plus belles pièces.

©Saskia Vanderstichele

La cote définie par le marché

"Actuellement, pour un tricératops ou un allosaure, il faut compter entre 500.000 euros et un million, indique le docteur Godefroit. Pour un hadrosaure de 11 mètres de long, avec la peau sur les os, il faut pouvoir débourser 700.000 euros. Le roi des dinos, c’est bien entendu le Tyrannosaurus rex. Un beau fossile de T. rex, cela peut monter jusqu’à cinq millions d’euros, même si, pour ce prix, il manque une pièce sur deux. Voilà qui explique sans doute pourquoi, parmi les collectionneurs, on retrouve quelques vedettes hollywoodiennes, comme Leonardo Di Caprio ou Nicolas Cage."

En Europe aussi quelques riches amateurs n’hésitent pas à débourser des sommes folles pour orner leur salon d’un "terrible lézard". "L’an passé, à Berlin, un industriel danois, qui a fait fortune à Londres, s’est offert un véritable T. rex", relate encore Pascal Godefroit.

Certains collectionneurs se détourneraient du marché de l’art, surévalué, pour investir dans le dino, qui devient une valeur refuge.

Le "roi" des dinos est de loin le plus en vogue. Il provient exclusivement des États-Unis. Des entreprises locales en ont fait leur fonds de commerce. Le "Black Hill Institute of geological research", par exemple, une boîte privée spécialisée dans l’excavation et la préparation de dinos, s’en est fait son fonds de commerce. C’est elle qui a vendu "Stan" au Muséum des Sciences naturelles de Bruxelles. Enfin, qui lui a vendu un "moulage" de Stan…. Une copie qui vaut tout de même 100.000 dollars.

Intéressé par une réplique à l’échelle pour orner votre salon tout en étant quelque peu désargenté? Pas de souci. "Business is business", pas vrai? Le Black Hill Institute vous propose un moulage de bébé T. rex pour la moitié du prix. Une copie de crâne ne coûte que 8.500 dollars. Et si votre intérieur est exigu, un moulage 3D d’Archeopteryx sera sans doute plus accessible (3.950 dollars). Ou alors une jolie réplique de ptérodactyle encore prisonnier de sa dalle de pierre? L’original se trouve au Musée d’Histoire naturelle de Vienne. Sa réplique, de 20 x 25 cm, est proposée à prix sacrifié: 200 dollars. Le ptérodactyle, un cadeau qui plaît toujours…

Trafic international de fossiles

Avec les sommes folles en jeu dans ce secteur, la criminalité n’est jamais très loin. En particulier le trafic et les vols de dinos. Il y a des voleurs sur les chantiers de fouilles. Il y en a d’autres qui se servent dans les institutions scientifiques. "Cela arrive effectivement, confirme le paléontologue belge. À Moscou, lors de la Perestroïka, de nombreuses pièces ont disparu du musée de paléontologie. À Bruxelles, nous sommes préservés de ce type de vols."

Qu’est-ce qui explique ces sommes énormes pratiquées sur le marché du fossile du Crétacé? Leur rareté, bien sûr. Mais aussi le travail nécessaire pour les localiser dans les couches géologiques, leur extraction, leur préparation et leur montage. Sans oublier la marge bénéficiaire de chaque intervenant. Un travail de titan, qui a bien sûr un coût.

"Et puis, il y a vraisemblablement aussi un certain désarroi du côté des collectionneurs d’œuvres artistiques", estime le scientifique belge. Sans doute se détournent-ils des tableaux surévalués pour investir dans le dino, qui devient alors un placement, une valeur refuge.

Il reste que certains spécimens, y compris de belle taille, restent accessibles pour les institutions scientifiques, tel le Muséum des Sciences naturelles de Bruxelles. Juste avant l’été, c’est un platéosaure qui lui a été gracieusement livré par les scientifiques suisses. À charge, pour le laboratoire de paléontologie belge, de dégager les fossiles de leur gangue de pierre, millimètre par millimètre et de monter les pièces. Un travail de longue haleine, pour lequel l’institution a bénéficié d’un subside de la Région bruxelloise de 50.000 euros. Une aubaine! À terme, ce prêt de longue durée devrait profiter à tous les visiteurs du Muséum. Quand l’animal aura été entièrement traité et étudié, il devrait être exposé dans la salle des dinos.

Pour quelques euros (le prix d’entrée du Muséum), n’importe qui pourra alors en profiter. Une aubaine pour les amateurs… et de la place gagnée dans votre salon!

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