Carole Solvay, l'artiste légère comme une plume

©saskia vanderstichele

Arrière-arrière-petite-fille d'Ernest Solvay, la plasticienne Carole Solvay imprime dans l’air de curieuses créatures. Aussi instinctive et méticuleuse qu’un oiseau fabriquant son nid, cette femme singulière lui emprunte ses plumes pour sculpter des respirations.

Les plus légers que l’air: c’est ainsi que l’on appelle ces aérostats qui, renfermant dans leur enveloppe un gaz moins lourd que l’atmosphère, furent les premiers engins volants à s’arracher de l’attraction terrestre. Avant eux, il y eut Icare et ses ailes de plumes, qui connut le destin que l’on sait. On pourrait dire des sculptures de Carole Solvay que ce sont des plus légers que l’air. Plumes de paon, plumes d’oie, plumes de pigeon ramier («les moins chères»), elle construit des créatures qui incarnent exactement ce que les Anglais, les Allemands, les Flamands appellent «still life», vie immobile, et que la langue française appelle plus durement «nature morte».

Les plumes que Carole Solvay taille, découpe, noue, tresse, enfile, ligature ne sont ni mortes, ni vivantes, ni immobiles. Elles s’appuient sur l’air qui les porte, elles flottent devant nos yeux médusés. L’une de ces compositions, d’ailleurs, évoque à s’y méprendre une méduse en suspens entre deux eaux.

Il n’y a pas que la plume qui marque la légèreté Carole Solvay. Comme les meilleurs architectes contemporains qui rendent leurs édifices aériens, elle s’est créé à Ixelles un espace sur trois niveaux, trois volées d’escalier vitrées du sol au toit, où la lumière vient jouer avec ses créatures plumées qui ne tiennent aux poutres que par un fil.

Carole Solvay, «To Move Without Noise». ©Carole Solvay

Cercueils de plumes et carnavals brésiliens

Comment garnit-elle son plumier, ce que l’on pourrait appeler le carquois de Carole? «Au début, je les ramassais, on m’en donnait, j’en trouvais même dans ma boîte aux lettres car des gens savaient ce que je faisais.» Ses premières pièces étaient de simples grigris, des mini-mobiles à la Calder composés de quelques plumes de couleur. «Je viens de la tapisserie de basse et haute lisse, puis j’ai voulu tisser du fil de fer, et par hasard, un jour, j’y ai ajouté une plume découpée.»

Comment diable cette plume a-t-elle atterri dans sa paume, fini entre ses doigts? «J’ai toujours eu des oiseaux à la maison. Des colibris, qui se disputaient le nectar. Des perruches, des perroquets. La première de tous était une fauvette bébé que j’ai sauvée, nourrie, j’avais huit ans, elle me suivait de pièce en pièce, elle est morte à mes seize ans. Et le dernier en date était un petit chanteur du Mozambique, mort il y a deux ans.»

Expo Carole Solvay au Musée brésilien de la Culture en 2010.

Tout a donc commencé par ses premières boîtes, tressées de fil de fer, qu’elle appelait des «cercueils de plumes».

Avec le temps, les boîtes ont grandi, se sont libérées des contours contraignants, et son appétit de plumes est allé croissant. «Certaines pièces en exigeant des milliers, je me les procure en les achetant à des maisons qui en fournissent aux carnavals brésiliens. Je privilégie les plumes droites, sobres, blanches, grises, crème, sinon c’est trop présent. Si je les regardais comme un objet, précieux, parfait, je serais paralysée. Alors je les maltraite…», avoue-t-elle avec le sourire navré et gourmand d’une enfant qui sait éminemment ce qu’elle veut.

Étrangement, elle qui part de la plume, cette molle carapace qui protège l’oiseau de l’eau et du froid, et lui permet de voler, ses pièces recomposent autrement la nature qu’elles décomposent. Ce sont en quelque sorte des squelettes aériens qu’elle habille ou laisse presque nus, dans un état arachnéen, et qui respirent.

«Pour moi, une pièce est terminée quand c’est vivant, quand je sens que ça respire.»
Carole Solvay
Artiste plasticienne

Respiration, c’est le mot. «Pour moi, une pièce est terminée quand c’est vivant, quand je sens que ça respire.» Ses pièces sont de trois familles: les posées et les suspendues. Les premières ont l’aspect de volutes de plumes, d’éponges marines ou de massifs de coraux, posés au sol ou au mur. Ainsi, la série des Insolubles, boîtes surgies du mur, faites de rachis de plumes coupées et serrées autour d’un orifice tapissé de filaments duveteux où l’on croit plonger la main dans une énigme. Les secondes sont en suspens, tiennent dans l’air par un fil, semblent dessinées d’une main vive dans le vide. Les troisièmes sont sous globe ou sous-boîte.

Dans sa série de Nuages, elle enfile des carrés de tulle sur la nervure de ses plumes, pour former comme des «couches d’air». Elles sont sous globe de plexi, car ce sont pour elles des «captures». L’une de ces compositions, un bosquet de plumes qu’elle appelle «Spiderweb» lui résistait, elle en était mécontente et, tout à coup, elle l’a saisi comme on attraperait un enfant infernal par les cheveux et l’a enfourné de force sous son globe: «Instantanément, cela lui a donné sa forme, et je me suis exclamée: “C’est ça!”» C’est sa manière de les maltraiter…

Toutes, elles échappent à la platitude. Elle résume: «J’ai voulu quitter le mur». En revanche, elle a conservé le fil de fer de ses débuts: il lui évite le nœud, auquel elle préfère une simple torsion, un enroulement: «J’aime ce fil de fer parce qu’il façonne une forme», comme celle de ses grands cocons faits de plusieurs étages de cerclages de plume.

Carole Solvay, «To Move Without Noise». ©Carole Solvay

"Je peux aller partout"

Les plumes sont des phanères, comme les écailles. Et, d’un règne à l’autre, les vols d’étourneaux sont cousins des bancs de poissons aux places constamment changeantes. A-t-elle envie de passer elle aussi d’un règne à un autre, de la plume à l’écaille, par exemple?

Elle est menue, mais quand on lui demande si elle entend les suggestions des uns et des autres, elle écoute, certes. Elle réfléchit une seconde, baisse les yeux, les relève, et avec un rire léger son regard se métallise: «Je n’aime pas beaucoup qu’on me dise ce que je dois faire». Le temps passant, «il y a des choses que je ne réussis plus à réaliser car je ne vois plus aussi bien, mais ce n’est pas grave. Je peux aller partout, mais je n’en ai pas fini avec les plumes. J’aime beaucoup les os, j’en ramasse, mais pour l’instant je ne sais pas quoi en faire. La fourrure m’intéresse, j’ai déjà marié les deux.»

«Au début, je ramassais les plumes, on m’en donnait, j’en trouvais même dans ma boîte aux lettres car des gens savaient ce que je faisais.»
Carole Solvay
Artiste plasticienne

Elle travaille toujours trois ou quatre pièces de front, cela peut durer des semaines, des mois. Elle ne défait jamais, «ce que j’ai entamé, je le transforme pour me diriger vers autre chose». «Et cela ne me plaît pas de les voir partir».

En écho distant de son arrière-arrière-grand-père, l’industriel Ernest Solvay, homme de la matière qui, à partir de 1911, participa à la recherche sur ce qui anime cette matière, en conviant pour des conférences à l’Hôtel Métropole la crème de la physique mondiale, d’Einstein à Schrödinger, de Poincaré à Bohr, pour sa part, Carole Solvay la recrée.

Après ses deux expositions bruxelloises, en 2021, elle sera en solo à la Fondazione Ghisla de Locarno, en Suisse, puis au Domaine de Chaumont-sur-Loire pour « Art Season 2021 », de mai à octobre. De faire elle ne s’arrête donc pas. Plume au vent.

Expositions & beau livre

>Jusqu’au 18.10.2020, à la gallerie Deletaille, rue aux Laines 32, 1000 Bruxelles.

>Jusque fin octobre chez Eleven Steens, dans le cadre du Brussels Gallery Weekend, rue Steens 11, 1060 Bruxelles.

>Carole Solvay, «Émouvoir sans bruit (2000-2019)» Fonds Mercator (2020), 192p., 50 euros.

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