Danièle Reiber: "Tous nos clients ont pivoté vers le digital"

Danièle Reiber dans ses bureaux, à Londres. ©frederick rotkopf

Londres est le hub culturel par excellence. Et le paradis des agences de relations publiques. À la tête de l’une d’elles, la Belge Danièle Reiber analyse les tendances à l’œuvre dans le monde de l’art qu’accélère le crise du coronavirus. Portrait.

Les hasards de l’existence sont impénétrables. Qui aurait pu imaginer qu’une musicologue de l’ULB occuperait une place en vue sur la place de Londres avec sa boîte de RP culturelles? "Qui l’eût cru?", s’amuse Danièle Reiber par Skype interposé. La voie académique semblait pourtant toute tracée lorsqu’une bourse, reçue "par miracle" de la Fondation Wiener-Anspach, lui permet de prolonger son Erasmus à l’Université d’Oxford par une thèse sur Mahler et la Vienne fin de siècle. Mais quelques jobs de conférencière dans des petites villes du nord de l’Angleterre ont vite eu raison de sa motivation. Même la perspective de publier un ouvrage sur Mahler aux éditions Oxford University Press ne réussit pas à la retenir davantage.

Danièle Reiber, en 2000, lors de sa remise de diplôme, à Oxford. © Fondation Wiener-Anspach

"Plus que l’éducation au sens académique du terme, ce qui m’intéressait, c’était la communication, réunir des têtes, des gens qui ont quelque chose à dire, puiser dans leurs connaissances, apprendre d’eux et grandir." Car la musique, héritée d’une mère qui l’a mise au piano elle et sa sœur Alicia Reiber, à 10 ans, n’est pas son seul héritage. Son père, artiste plasticien, avait un studio de graphisme et travaillait dans la pub. "J’ai toujours été fascinée par la façon de communiquer l’identité d’un produit de manière visuelle. Je me surprends parfois dans le métro londonien à regarder les affiches et à trouver géniales trois lettres sur un fond noir!"

Contenu et esthétique

«Le monde de l’art s’approprie les multiples possibilités des jeux vidéo, mais les jeux vidéo eux-mêmes s’emparent de la séduction du monde de l’art. Les deux fusionnent!»
Danièle Reiber
Directrice générale de reiber PR

Le contenu et l’esthétique: un double bagage qu’elle condense dans sa boîte de relations publiques, installée à Percy Street, il y a 20 ans, à deux pâtés de maisons du British Museum qui compte parmi ses clients, au même titre que le V&A, la Royal Academy of Arts, le Fine Arts Museum of San Francisco ou les Fondations Cartier et Prada, pour n’en citer que quelques-uns. Des clients fidèles qui font appel à ses services pour promouvoir leurs activités, notamment à l’étranger. "Un service au départ focalisé sur la presse européenne mais qui a vite englobé la presse asiatique et la presse anglaise et américaine."

« Claudia Andujar, La Lutte Yanomami » du 30 janvier au 10 mai à la Fondation Cartier

Le storytelling qui fait mouche aujourd’hui, autant auprès des opérateurs culturels que de la presse, relève selon Danièle Reiber du climat et de l’écologie, de la question du genre et des femmes, de l’émergence de l’art contemporain africain et des droits humains. "L’an passé, la Fondation Cartier donnait la parole aux arbres et aujourd’hui à la photographe brésilienne Claudia Andujar qui défend la cause de la tribu des Yanomami en Amazonie brésilienne. Des thématiques très porteuses dans une époque où tout le monde se pose beaucoup de questions, où la vitesse, la surconsommation, le marché de l’art ont explosé, et où personne n’entrevoit la fin de cette roue infernale."

La crise du coronavirus, qui a fait passer au second plan l’impact du Brexit sur le marché de l’art, accentue cette introspection et fait même naître de nouvelles formes d’entraide qu’on n’attendait pas d’un monde si compétitif. Et d’épingler la galerie Hauser & Wirth qui donne 10% de ses ventes en ligne à l’OMS, ou les nouvelles plateformes digitales qui agrègent des galeries de taille modeste, particulièrement fragilisées, à l’initiative des stars du marché, David Zwirner, Larry Gagosian et Jeffrey Deitch.

Apprentissage digital rapide

Cette crise globale avantage à l’évidence les plus forts, ceux qui ont la capacité d’acquérir la technologie et le savoir-faire digital. "Quasi tous nos clients ont pivoté", constate-t-elle, tandis qu’elle-même cherche à renforcer son pôle digital actuellement composé de deux développeurs (sur 11 personnes).

"C’est un apprentissage rapide pour tout le monde. Recruter de nouvelles attachées de presse ne m’intéresse pas, il faut réussir à attirer des têtes, rares, affûtées en développement et en intelligence artificielle, pour offrir des produits bien réfléchis et sur-mesure que l’on va ensuite pouvoir monétiser."

Hauser & Wirth | From a Distance: Messages from artists’ homes and studios

Beaucoup lorgnent ainsi les standards du jeux vidéo, première industrie culturelle avec 2,2 milliards de gamers, selon le V&A Dundee, en Écosse, qui s’associe à Minecraft, un jeu qui s’est déjà vendu à 100 millions d’exemplaires. Danièle Reiber épingle encore la galerie Hauser & Wirth qui a lancé son ArtLab en faisant appel aux meilleurs développeurs californiens de gaming pour réaliser des présentations "fun" de ses artistes, ou le Getty Museum qui autorise les joueurs d’Animal Crossing (Nintendo) à emporter virtuellement les œuvres de sa collection dans leur île.

"Le monde de l’art s’approprie les multiples possibilités qu’offrent les jeux vidéo, mais les jeux vidéo eux-mêmes s’emparent de la séduction du monde de l’art. Les deux fusionnent, c’est incroyable!" Mais pour elle qui n’est pas une "digital native", rien ne vaudra jamais le contact physique avec l’œuvre... "Je ne peux rien y faire!"

>Info: Reiber PR16 Percy Street - London (l'agence dispose également d'un bureau à Bruxelles)

Bernie Krause, Soundscapes (Le Grand Orchestre des Animaux) | musicaelettronica.it


Nouvelles séductions digitales

Parmi les projets dont elle s’occupe ou qui l’ont récemment marquée, voici les coups de cœur de Danièle Reiber:


1. «Le Grand Orchestre des Animaux», l’œuvre engagée pour le climat de l’acousticien Bernie Krause et du collectif United Visual Artists sur le site de la Fondation Cartier.
>Le lien ici


2. Getty Challenge qui incite le public à créer chez lui – des créations parfois très drôles qui sont ensuite partagées sur les réseaux sociaux du musée.
>Le lien ici


3. La Fondation Prada a troqué son programme ciné curaté par Danny Boyle contre une sélection de la plateforme MUBI. Des films qui avaient eu mauvaise presse...
>Le lien ici


4. Fusion entre art et gaming dans le marché de l’art (>ArtLab de Hauser & Wirth et >AcuteArt)...

5. ...et les musées (>V&A Dundee et «Minecraft», >Getty Museum et «Animal Crossing: New Horizon»).

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