David Zwirner: "Les collectionneurs avisés vont profiter de la crise"

David Zwirner posant, en 2019, aux côtés de «Gazing Ball (Diana)», une statue de 2013 signée Jeff Koons et exposée dans sa galerie parisienne. ©Photo by Charles Duprat. Courtesy David Zwirner.

Le covid a mis le marché de l’art à genou et fait reculer de 30% le chiffre d’affaires du pape des galeristes. Mais David Zwirner n’en estime pas moins que nous traversons un âge d’or. "2020 est l’une des meilleures années pour investir dans l’art", nous a-t-il confié depuis New York.

Né à Cologne, en 1956, David Zwirner a participé en 1967 à la création par son père d’Art Cologne, la première foire d’art au monde. En 1992, il s’installe définitivement à New York et travaille chez Brooke Alexander Gallery. Un an plus tard, il ouvre sa propre galerie et bâtit un empire pièce par pièce. Aujourd’hui, il règne sur quatre places stratégiques – Hong Kong, Londres, Paris, New York –, emploie 200 personnes et représente quelque 70 artistes et collectifs, dont Jeff Koons, Giorgio Morandi, Marlene Dumas et les Belges Luc Tuymans, Michaël Borremans, Francis Alÿs, Raoul De Keyser et Harold Ancart. Récemment, il a disrupté le métier en lançant "Platform", un showroom 100% virtuel où il agrège de jeunes galeries, y compris belges, dotées chacune d’une forte valeur ajoutée. Suivez le filon...

Comment vous débrouillez-vous dans les circonstances actuelles?

Nous essayons de créer une véritable expérience digitale. J’ai choisi de ne montrer qu’un nombre limité d’œuvres sur mon site Internet. Mais nous avons bâti tout un contexte alentour. Lorsque nous voulons vendre une œuvre plus ancienne, par exemple de Kerry James Marshall, nous y ajoutons des coupures de presse et des vidéos. C’est pour moi une manière idéale d’aborder le marché de l’art en ligne. Le grand danger, c’est que les galeries et les foires deviennent une espèce d’eBay. Avec une photo et le prix de vente. Ce n’est pas comme cela que ça fonctionne dans le monde de l’art.  

«Le grand danger, c’est que les galeries et les foires deviennent une espèce d’eBay. Avec une photo et le prix de vente. Ce n’est pas comme cela que ça fonctionne dans le monde de l’art.»
David Zwirner
Galeriste

Et pourquoi pas?

Parce que le marché de l’art ne se limite pas à la vente. L’identité de l’acheteur compte beaucoup. C’est pourquoi les bourses d’art sont tellement importantes. Elles vous permettent d’apprendre à connaître et à développer une relation de confiance avec les collectionneurs. La première question que l’on me pose, c’est toujours: "Combien?" Je réponds invariablement: "Comment allez-vous?" Ensuite seulement, on commence à discuter. Et ce n’est qu’ensuite que vous pouvez commencer à savoir si l’acheteur potentiel est le collectionneur idoine pour votre artiste. Je souhaite à tout prix éviter de vendre à un spéculateur. Vous pouvez m’acheter une toile de l’artiste belge Harold Ancart. Vous en êtes lassé après 9 mois? Demandez-moi: "David, peux-tu trouver un acheteur?" Je le ferai avec plaisir. Mais si après neuf mois, je vois l’œuvre en question surgir lors d’une vente chez Philips, c’est différent. Je comprends alors qu’il s’agissait d’un spéculateur et vous pouvez être sûr que l’artiste me reprochera d’avoir bâclé mon travail.

Que pensent vos collectionneurs de toutes ces foire d’art en ligne?

J’attends encore que l’un d’entre eux me dise qu’il les trouve fantastiques. On entend parfois quelqu’un qui lâche le mot "intéressant".

Vous pourriez aussi dire que ces ventes démocratisent le marché de l’art. Tout le monde ne peut pas prendre un avion pour se rendre à Bâle, Miami ou Hong Kong...

Vous avez raison. L’art n’a jamais été aussi accessible. Ces derniers mois, le trafic sur notre site a explosé avec le confinement. À vue de nez, nous avons vu passer des visiteurs de 160 pays. Je ne pense pas connaître 160 pays. C’est un avantage. Je suis convaincu que le marché de l’art en ligne ne disparaîtra pas, y compris lorsque la pandémie sera complètement terminée.

«La première question que l’on me pose, c’est toujours: ‘Combien?’ Je réponds invariablement: ‘Comment allez-vous?’ Ensuite seulement, on commence à discuter.»
David Zwirner
Galeriste

Mais vous ne comptez tout de même pas fermer vos galeries?

Non, bien entendu. Mais les offres physiques et virtuelles continueront à se développer en parallèle. Comme je l’ai déjà dit, les galeristes devront développer la bonne stratégie. Les artistes ne s’en préoccupent pas: ils souhaitent montrer leur travail dans le réel. Mais en tant que galeristes, il est de notre devoir de diffuser l’art aussi largement que possible. C’est pourquoi nous avons tellement investi dans nos activités en ligne.

Utilisez-vous les données laissées par les visiteurs en ligne? Le big data est-il une mine d’or!

C’est discutable. Qu’est-ce que cela m’apporte de savoir que parmi 10 millions de visiteurs, un million provient de Californie? Et que la moitié d’entre eux aiment le bleu? Ou que les fans de Luc Tuymans apprécient également Francis Alÿs? De ce point de vue, l’art reste un domaine particulier. Nous ne pouvons pas utiliser ces données comme le font Google et Facebook.

«L’art n’a jamais été aussi accessible. Ces derniers mois, le trafic sur notre site a explosé avec le confinement. À vue de nez, nous avons vu passer des visiteurs de 160 pays.»
David Zwirner
Galeriste

Sans la crise du coronavirus, vous seriez à Bâle au moment où je vous parle. Quand avez-vous compris que la pandémie était grave à ce point?

Je ne l’ai compris qu’au début du confinement en mars. "The fool I was…" J’aurais dû voir arriver la pandémie. En janvier, nous avons dû fermer notre galerie à Hong Kong. C’était un signal. Mais ici, aux États-Unis, les informations étaient très laconiques, voire même optimistes à propos du virus. Personne n’a été testé. Apparemment, de nombreuses personnes sont tombées malades sans savoir qu’elles souffraient du nouveau coronavirus. Lorsque vous vous retrouvez avec le pire gouvernement de l’histoire, vous obtenez une pandémie, avec ses conséquences désastreuses.

À combien estimez-vous les pertes pour le marché de l’art?

Je pense que ces derniers mois, notre chiffre d’affaires a baissé de 30%. Mais nous avons fait nos comptes et nous réussirons à traverser la crise. Je m’attends à des problèmes plus graves pour le secteur à l’automne prochain. Juillet et août sont traditionnellement des mois plus calmes. Mais je crains que toutes les galeries ne survivent pas à la tempête.

Zwirner représente le Belge Luc Tuymans qui pose ici à côté de "Wall, 2011", en 2013, à la David Zwirner Gallery de New York. ©BELGA

Vous comptez de nombreux artistes belges dans votre portefeuille. Luc Tuymans, Francis Alÿs, Raoul De Keyser, Michaël Borremans, Harold Ancart. Peut-on dire que vous avez une relation particulière avec notre pays?

Le lien, c’est Jan Hoet! Vraiment. C’est une personnalité tellement excentrique et un fantastique commissaire d’exposition! Je l’ai rencontré à Cassel en 1992 alors qu’il était commissaire de Documenta. Cette édition fut fantastique. C’est là que j’ai découvert le travail de Luc Tuymans. "He blew me away!" J’ai tout de suite compris que je le voulais pour ma galerie. J’ai dû lui téléphoner de nombreuses fois pour le convaincre. Il se plaît à raconter qu’il était déjà une star et que je n’étais qu’un parfait inconnu lorsque nous avons décidé de collaborer. (Il rit)

«Juillet et août sont traditionnellement des mois plus calmes. Mais je crains que toutes les galeries ne survivent pas à la tempête.»
David Zwirner
Galeriste

Quelle est pour vous la relation idéale entre un artiste et son galeriste?

Nous devons aider les artistes pour qu’ils puissent créer dans des conditions idéales. C’est essentiel. Les artistes sont des personnes fantastiques, mais ils peuvent parfois être terriblement maladroits! Ils ne pensent pas de manière linéaire. Leurs pensées vont dans tous les sens. Notre travail est devenu plus compliqué. Auparavant, il suffisait d’ouvrir les portes de la galerie et de laisser entrer les visiteurs. C’était tout. Aujourd’hui, une galerie est davantage une agence de talents. Marketing, relations presse… tout cela est venu s’ajouter.

Platform: son show-room 100% virtuel où il agrège des jeunes galeries prometteuses.

Imaginons que je sois un jeune artiste ambitieux. Que devrais-je faire pour attirer votre attention?

Je ne suis plus un galeriste pour jeunes artistes. C’était le cas avant, au moment où j’ai commencé. Mais nous évoluons avec nos artistes. Je suis aujourd’hui un galeriste d’artistes plus matures. Au début de ma carrière, je passais 20 minutes tous les vendredis à regarder les photos que les artistes m’envoyaient. Ils essayaient d’attirer mon attention. Je ne pense pas que ces photos m’aient fait découvrir un seul artiste. Aujourd’hui, je laisse ce soin à de jeunes galeristes. Je les suis, mais avec l’œil d’un collectionneur bien plus qu’avec celui d’un galeriste qui cherche de nouveaux artistes. Nous avons cependant introduit "Platform" sur notre site internet. Il s’agit d’une collaboration avec de nouvelles galeries, entre autres à Bruxelles, qui souhaitent présenter leurs artistes. Nous mettons ainsi nos collectionneurs en contact avec de jeunes talents et des œuvres qu’ils ne connaissent généralement pas.

New York Times Events | Art leaders Network 2018: Managing as a Mega-Dealer. How to Grow and Still Tend to your Artists


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