De l'art de collectionner les dessins

©Baron Jean-Baptiste-Louis Gros

Le 22 mars à Paris, la vente de la collection Gaston Delestre a fait un véritable tabac chez Artcurial.

Chez les Delestre, cela fait pratiquement deux siècles que le virus de l’art, et plus particulièrement du dessin, se transmet de génération en génération. À l’origine de cette dévorante passion familiale, on retrouve Jean-Baptiste Delestre, fils d’un prospère négociant d’étoffes venu s’établir à Paris, qui fréquenta, dans le premier tiers du XIXe siècle, l’atelier du peintre Antoine-Jean Gros (mieux connu comme le "baron Gros"), lui-même l’élève du célébrissime Jacques-Louis David. Son goût pour le dessin et la collection, il le transmit ensuite aux enfants de son frère, Gustave et Maurice Delestre. C’est ce dernier qui, en tant que commissaire-priseur et amateur de belles feuilles, contamina son fils, qui transmit la maladie de la collection à son petit-fils, Gaston Delestre (1913-1969); expert en tableaux et dessins anciens auprès de la Cour d’Appel, l’homme consacra une grande partie de sa vie à l’étude de l’œuvre de Gros et de Gustave Courbet. De son vivant, il fit également des dons à plusieurs institutions muséales, dont environ 200 dessins d’Antoine-Laurent Castellan, en 1939, au musée Fabre de Montpellier.

Baron Gros

©Baron Jean-Baptiste-Louis Gros

Une fois un tel décor planté, on imaginera sans trop de mal la dose d’adrénaline qui put saisir certains collectionneurs lorsqu’Artcurial annonça s’être vue confier la dispersion de la splendide collection rassemblée en son temps par Gaston Delestre. Il est vrai que pas moins de 133 œuvres étaient destinées à changer de mains en une seule soirée. Et une véritable frénésie s’empara de la salle de ventes lors du passage du septième lot de la grosse soixantaine de dessins du baron Gros avec une provenance "Delestre". Ayant sans doute été exécutée à la plume et encre brune vers 1800, lors du séjour italien de l’artiste, cette représentation de Bucéphale dompté par Alexandre (accompagnée de plusieurs études au verso) s’est, en effet, vue disputée par six enchérisseurs largement au-delà des 30.000 à 50.000 euros initialement prévus. Au final, c’est toutefois le département des Arts Graphiques du Louvre qui a remporté la mise, à 455.400 euros, grâce à son précieux droit de préemption. Décrit par Artcurial comme un "chef-d’œuvre de fougue et de virtuosité" indiquant, de façon évidente, la place de Gros parmi les précurseurs du romantisme, ce dessin entré chez les Delestre en 1835 a, par la même occasion, établi un nouveau record du monde pour une œuvre du genre.

Le peintre favori de Napoléon

Une véritable frénésie s’empara de la salle de ventes lors du passage du 7e lot...

Peu commune, cette acquisition par le musée du Louvre s’explique notamment par le fait que l’ensemble, constitué au fil du temps par les Delestre, était le deuxième plus important pour Gros, après le fond déjà en sa possession. Ce soir-là, l’institution publique a également préempté pour 52.000 euros une feuille intitulée "La reddition d’Ulm" (40.000-60.000 euros), où le général autrichien Karl Mack est esquissé en train de tendre son épée à Napoléon en signe de soumission. Jamais réalisée aux pinceaux, cette composition demeure l’unique témoignage des recherches menées par Gros sur cette victoire décisive de l’armée française en 1805. À la mort de l’artiste, outre un grand nombre d’études et de dessins, sa veuve confia, par ailleurs, au jeune Jean-Baptiste Delestre toute une série de décorations lui ayant appartenu, parmi lesquelles sa précieuse étoile de la Légion d’honneur. Au salon de 1808, pour la petite histoire, l’empereur n’aurait pas hésité à détacher sa propre décoration pour la remettre à son artiste préféré. Jointe à la "petite" croix de Jacques-Louis David, cette pièce historique a été adjugée 21.450 euros, alors que les spécialistes d’Artcurial en attendaient tout au plus entre 4.000 et 6.000 euros.

Records pour des dessins

Dans la seconde partie de la vacation Gaston Delestre, trois autres records du monde en vente publique furent établis: le premier pour une feuille d’Abraham Furnerius (un élève de Rembrandt au début des années 1640) représentant une "Chaumière à l’entrée d’un village", qui a pratiquement quadruplé son estimation haute (30.000-50.000 euros) en atteignant la somme de 195.000 euros. Le deuxième a couronné un impressionnant "Cortège de la reine Christine de Suède", couché sur papier par François Chauveau (un suiveur de Charles Le Brun), qui a changé de mains contre 81.900 euros, c’est-à-dire presque trois fois son estimation basse (30.000-50.000 euros). Enfin le dernier concernait un rare dessin intimiste de Louis Aubert figurant un "Jeune amateur de dessins", adjugé pour la même somme, mais dont Artcurial attendait seulement entre 10.000 et 15.000 euros. Au final, 78% des lots mis en vente ont trouvé preneur, pour un montant total de 2 millions d’euros. Soit pratiquement trois fois ce qui avait été espéré…

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