Dirk Snauwaert: "L'art, c'est le vraisemblable"

©Siska Vandecasteele

Baignant dans le milieu de l’art contemporain depuis près de trente ans, Dirk Snauwaert, directeur du Wiels depuis sa création, dresse un bilan de dix ans d’existence du Centre d’art contemporain bruxellois. Une exposition, "Le musée absent", évoque la perspective prochaine d’un tel musée désormais sur une voie… de "garage".

Ouvert il y a tout juste dix ans, le 25 mai 2007, le Wiels est devenu un incontournable de la scène artistique contemporaine. Incontournable à Bruxelles bien sûr, puisqu’il y est quasi sans concurrence, mais aussi à l’échelle du pays et à l’étranger. Avec plus de 130 artistes passés par ses cimaises, le bâtiment de l’ancienne brasserie, imaginé par Blomme, va célébrer sa décennie d’existence avec l’exposition "Le musée absent", puisque musée d’art contemporain, il n’est pas. Et qu’un tel musée n’est encore, par ailleurs, qu’à l’état de projet.

Marcel Duchamp faisait de l’art avec un urinoir. Peut-on aussi en faire dans une cuve à bière?

Au départ, j’étais loin d’être convaincu. Mais le bâtiment a révélé des qualités précieuses: spacieux, robuste, possédant une architecture distincte. Cet édifice a du caractère, contrairement à de nombreux musées. Raison pour laquelle les artistes adorent venir exposer ici, ce qui n’est pas forcément simple. Mais une fois le fil rouge trouvé, on peut y imaginer des installations extraordinaires, souvent mieux mises en valeur que dans des white cubes. Wiels se veut une contraction entre un modèle année 70, l’espace post-industriel pourvu d’une patine, d’une histoire, et les espaces plus neutres dotés d’une dimension objectivante que possèdent certains musées… Tous les étages se révélant uniques dans leur disposition, nous disposons de l’option de ne pas proposer une exposition, mais trois installations différentes. La salle des cuves est devenue un espace social: l’option fut de ne pas l’investir d’œuvres d’art comme font beaucoup de musées qui pratiquent la monumentalité spectaculaire dans leur patio: nous n’en avons ni les moyens, ni le besoin…

Par rapport au MAC’S, ancien bâtiment industriel transformé en musée d’art contemporain, le Wiels a-t-il mieux réussi en dix ans du point de vue de son intégration dans le quartier?

©Siska Vandecasteele

Les deux cas diffèrent. Nous nous situons dans une grande ville, au cœur d’une petite métropole, mixte et officiellement bilingue. Tandis qu’en Hainaut, le Mac’s se révèle cohérent de ce dernier point de vue et donc plus simple à articuler au niveau culturel et éducatif. Au Wiels, les difficultés sont pratiquement prédéfinies. Nous ne sommes pas un bâtiment nouveau, contrairement au MAC’S, le seul musée conçu, avec le M de Louvain, par les autorités comme appareil spécialisé. Tous les autres pouvoirs publics en Belgique – je suis ironique – n’ont pas ressenti la nécessité de réaliser des bâtiments conçus pour l’art. On reste dans le recyclage de bâtiments ou d’un patrimoine industriel, qu’il s’agisse d’un silo à Anvers, d’une brasserie et bientôt d’un garage à Bruxelles, d’un casino à Gand ou d’un ancien couvent école à Hasselt. Des édifices qui posent problème avant même qu’on ne commence à envisager leurs tâches futures.

"Le musée absent", exposition anniversaire qui débute mi-avril révèle que, dans la capitale de l’Europe, il n’y a pas de musée d’art contemporain. Est-il, pour une ville, synonyme de dynamisme?

C’est devenu un baromètre à travers le monde, révélateur d’une ouverture sur le monde et le fait d’être en phase avec les dernières évolutions esthétiques et donc technologiques. Un indicateur du niveau d’intégration dans la mondialisation.

"Dans un groupe, un mouvement plus ou moins cohérent, mon attention se porte toujours vers ceux qui sont déviants."

Tout le monde prétend qu’il n’existe pas de musée d’art contemporain à Bruxelles, ce qui est faux. Les Musées royaux des Beaux-Arts ont un département art contemporain qui fonctionne: tout le monde fait semblant qu’il est absent. Dans l’opinion publique, ce musée n’existe pas, même chez les collègues spécialisés qui oublient toujours qu’un des départements de cette institution occupe cette fonction. Même au musée d’Ixelles existe un département d’art contemporain. Nous sommes dans une région où plusieurs institutions s’occupent de cet aspect, mais n’ont apparemment ni la validité ni la reconnaissance, que ce soit du milieu ou de l’opinion publique au sens large.

Pourquoi?

Je l’ignore…. L’idée de l’exposition est née à Mons au moment de la présentation de l’expo Atopolis dans le cadre de la Capitale culturelle européenne. Les gens m’y parlaient sans cesse du musée Wiels. Je répondais que nous n’étions pas un musée, que nous ne pouvions pas l’être et que nous ne voulions même pas l’être. Mais le public s’en fout et continue à nous appeler et à nous assigner la fonction de musée. Ce qui a fait un très beau titre: nous sommes, en fait, "le musée absent".

On parle de Bruxelles comme nouvelle place de l’art contemporain, mais sans musée. Paradoxe?

Non. Un musée est un moment de synthèse, qui cartographie les choses. Si on n’en sent pas le besoin, c’est aussi une indication en soi: on préfère le flou. Pourquoi pas?...

Le Wiels a-t-il joué un rôle dans cette émergence?

Avec le programme de résidence mis en place, 135 jeunes artistes sont passés au Wiels, qui ont appris à vivre et connaître la ville, toutes ses potentialités et ses dichotomies. Cela fait beaucoup d’ambassadeurs, qui y sont attachés. Leur clientèle ne réside pas forcément ici, mais il existe beaucoup d’échange entre artistes à Bruxelles et c’est devenu une masse critique. L’enjeu pour les institutions va être de refléter cette masse critique, présente depuis une petite dizaine d’années, qui pourrait bien donner à une naissance à un mouvement semblable au groupe des XX fin XIXe. Car cet élan me paraît similaire.

Comment parvenez-vous à distinguer la sincérité de la posture chez un artiste?

(Il rit.) Quelqu’un de trop sincère pratiquerait de l’art comme thérapie. Il faut un degré de distanciation, objectiver sa subjectivité, sinon l’on verse dans la dépendance. Il s’agit aussi de bâtir des rapports personnels avec un artiste. Ce n’est pas juste en regardant son travail qu’on peut estimer sa valeur. Je ne suis pas grand amateur d’aller repérer les jeunes artistes dans les concours et les ateliers parce que le médium, aujourd’hui, pour un artiste, c’est l’exposition personnelle et la façon dont il souhaite que ses travaux intègrent l’espace public. Avec quel discours, quelle esthétique, quelle intensité? On voit beaucoup de pirouettes, de professionnalisme. Il faut faire attention: quand c’est très professionnel, ce n’est pas personnel. Je cherche la singularité: dans un groupe, un mouvement plus ou moins cohérent, mon attention se porte toujours vers ceux qui sont déviants.

Prenons la nouvelle technologie, les simulations sur ordinateur et autres, ce ne sont pas ceux en totale cohésion avec la technologie qui se révèlent intéressants, mais les artistes qui questionnent ce leurre, cette illusion. L’art, c’est le vraisemblable.

"Le musée absent", du 20 avril au 13 août au Wiels Centre d’art contemporain, Avenue Van Volxem 354, 1190 Bruxelles, 02/340.00.53, www.wiels.org.

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