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Faussaire, un métier d'avenir?

©Antonin Weber / Hans Lucas

Faussaire brillant à la mentalité punk, Éric Piedoie Le Tiec a réalisé des milliers de faux. Il brosse un portrait au vitriol du marché de l’art.

Le jour se lève sur Paris. C’est une matinée de novembre. Sur le boulevard désert, les lumières des lampadaires peinent à percer la brume. Un homme s’avance vers le café où je me trouve: cheveux blancs, visage creusé, des lunettes de soleil vissées sur le nez.

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’Éric Piedoie Le Tiec ne passe pas inaperçu. Il a des allures de rock star, un petit air de Keith Richards. Il s’installe en face de moi, commande un thé, puis une bière. Lorsqu’il raconte son histoire, il arbore un petit sourire en coin. Laconique, il laisse beaucoup de sous-entendus traînés dans la conversation. Il le sait: son destin est hors norme.

La révélation: Fernand Legros

Éric Piedoie Le Tiec a grandi du côté de Saint-Paul-de-Vence, dans le sud de la France. Dans les années 1970, le lieu attire non seulement les artistes, comme Chagall et Giacometti, mais aussi des rockers et de nombreuses stars du show-business. Au sein de cette faune artistique haute en couleur, le jeune Éric se sent comme un poisson dans l’eau. Sensible aux arts, notamment sous l’influence de son grand-père, il s’inscrit aux Arts Déco de Nice: "Au départ, je voulais être photographe. Je faisais des photos des artistes pour leur catalogue et ça m’a permis de rentrer en contact avec pas mal de gens". Initié à la couleur, à la composition, au dessin et à la perspective par de "très bons professeurs", il nourrit, comme beaucoup d’autres, l’ambition de produire une œuvre originale: "Je faisais des montages photographiques, je peignais sur les affiches de cinéma. J’essayais pas mal de choses". Si son amour pour l’art est sincère, il se rend vite compte que ce n’est pas si simple de vivre de son travail et il a "besoin d’argent".

Un jour, il tombe sur un ouvrage de Fernand Legros, considéré comme un des plus grands faussaires du XXe siècle: "J’ai lu le livre de Legros à 17 ans. C’était magique, fascinant. Legros n’était pas peintre, c’était un marchand d’art. Il faisait travailler des gens pour faire évoluer son business."

"Un jour, César entre dans la galerie et s’exclame: ‘Ce n’est pas de moi ces dessins-là!’ Or, il se fait que nous avions le même avocat."

Son destin va basculer devant une tasse de thé. Alors qu’il feuillette un catalogue de Raoul Dufy, il tombe par hasard sur un dessin. Lui vient alors une idée: il trempe une feuille dans son thé pour la vieillir et se met à copier le dessin de Dufy. Ce qui n’était qu’un simple essai s’avère très concluant. Il réussit à vendre le dessin à un marchand. Si la somme emportée reste modeste, il vient de trouver sa voie. "Mes propres toiles ne me rapportaient rien. J’ai fait ce Dufy en 20 minutes. C’était un test, je me suis dit: les professionnels peuvent acheter ce genre de choses. Ensuite, j’ai étudié Miro, Chagall, Toulouse-Lautrec. Tout a débuté comme çà."

D’autres faussaires célèbres
  • Han van Meegeren, peintre et faussaire néerlandais de la première moitié du XXe siècle, cherche tout d’abord à se faire un nom avec une œuvre personnelle. Mais il ne rencontre aucun succès et les experts déprécient son travail. Fasciné par le siècle d’or hollandais, conscient de son talent et animé par un certain esprit de vengeance, il décide alors de s’entraîner à copier les grands maîtres. Il se spécialise dans Vermeer et réalise quelques vraies-fausses toiles tellement stupéfiantes que les experts n’y voient que du feu… Mais sa cupidité va entraîner sa chute. Durant la guerre, il vend des toiles aux nazis, ce qui peut lui valoir, à la Libération, d’être accusé de collaboration avec l’ennemi. Pour s’en sortir, il n’a d’autres choix que de reconnaître que ces dernières sont des faux…
  • David Stein est un des nombreux pseudonymes d’Henri Abel, faussaire français qui passa sa vie à échapper à la justice. Stein copie des artistes qui sont ses contemporains: Picasso, Braque, Matisse, Klee ou encore Chagall. Un jour, ce dernier est en visite à New York et, dans une galerie, il repère des œuvres signées de son nom qu’il n’a pas peintes… Il prévient les autorités et Stein écope de quatre ans de prison. Son plus gros coup aura lieu quelques années plus tard: il réalise quatre faux "Supermans" signés Andy Warhol, qui furent exposés au MoMA.
  • Fernand Legros, marchand d’art fantasque et figure flamboyante des années 1970, avait mis au point une astuce presque imparable pour vendre ses toiles à des milliardaires américains un peu trop naïfs: chacune de ses toiles disposait de plusieurs certificats d’authenticité délivrés à la fois par les familles des artistes, par les peintres eux-mêmes et par les plus grands experts. Avec Elmyr de Hory, peintre hongrois aussi doué que productif, ils vont réaliser l’une des plus grandes escroqueries de tous les temps.
  • Le marché de l’art a eu aussi ses "Bonnie and Clyde". Wolgang Beltracchi et sa femme Hélène ont produit et vendu plus de 300 faux tableaux, ce qui leur a rapporté un sacré pactole. Spécialiste de Fernand Léger et de Georges Braque, Beltracchi a réussi à berner tout le monde: les galeristes comme les plus grands musées, notamment le Metropolitan Museum de New York, tombent dans le panneau. Son astuce? Une histoire inventée de toutes pièces. Hélène Beltracchi prétendait avoir hérité de son grand-père une large collection de tableaux inconnus des experts. Pour étayer ses propos, elle a constitué toute une série de fausses preuves. En 2010, le couple est finalement démasqué à cause de quelques pigments un peu trop récents. Wolfgang est condamné à six ans de prison.

Contrairement à certains de ses collègues faussaires, il ne copie pas des artistes morts depuis des siècles, mais bien des artistes contemporains pour la plupart. De prime abord, il pourrait sembler qu’il prend là un plus grand risque d’être démasqué, mais en réalité ce n’est pas le cas: "Si vous choisissez un artiste plus ancien, les techniques changent et les matériaux aussi. Ici, c’était le même ADN." Sa passion pour l’art n’est pas feinte. Il me le répète: "Je n’ai pas fait çà par cupidité". Le métier si particulier de faussaire est un boulot "difficile", insiste-t-il, "qui demande pas mal d’abnégation": "Je n’ai pas fait n’importe quoi. Je suis rentré dans les arcanes créateurs des artistes. J’ai étudié des anecdotes sur eux. Je les ai côtoyés. Quelque part, je m’inscrivais dans leur prolongement. II y avait la place pour agrémenter leur catalogue." Sa petite "entreprise" est vite florissante et débute pour lui une vie trépidante, où il croise les grands gourous comme Andy Warhol ("Warhol était un grand calculateur, mais aussi un artiste ultrabrillant."), enchaînent les soirées de défonce et de libertinage, se lie d’amitié avec l’écrivain et militant noir-américain James Baldwin: "C’était un personnage magnifique, un grand prédicateur, comme l’était Malcom X ou Martin Luther King."

Il voyage énormément, s’immisce dans les ateliers des artistes les plus cotés, épouse tous les excès et les excentricités de ce milieu. Et puis, il rencontre César, un tournant dans sa vie: "Je vivais à Nice et j’allais à tous les vernissages. Je connaissais Armand, Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle. Les artistes me demandaient de faire des photos pour leurs catalogues. J’avais réalisé des photos de César. Et puis, j’ai réalisé quelques dessins et le brocanteur à qui je les revends les vend à la galerie que César possède. Un jour, César entre dans la galerie et s’exclame: ‘Ce n’est pas de moi ces dessins-là!’ Or, il se fait que nous avions le même avocat. Un matin, je reçois un coup de fil de mon avocat qui m’annonce que César veut que j’arrête car, si ça se sait, ça va faire chuter sa cote. C’était un problème financier pour lui. Ça ne le gênait pas que je fasse des faux vrais César, mais si j’en fais 10.000, c’est trop. J’ai donc arrêté mais, à sa mort, on a fait une véritable industrie."

Le faux est-il un problème en art?

Plus je l’écoute, plus une question s’impose à moi: le faux est-il en définitive un réel problème en art? Après tout, les plus grands peintres n’étaient-ils pas aussi de très grands copistes? "L’art est lié au mensonge. L’art, c’est du bluff. La vérité, c’est autre chose, c’est ce que l’on vit. L’art, c’est de la mystification. Ça exprime des choses qui ne sont pas de l’ordre de la compréhension. Entre la vérité de quelque chose et la création personnelle, il y a une véritable nuance." Par ailleurs, l’image romantique de l’artiste œuvrant dans la solitude la plus extrême n’est pas toujours juste. Bien souvent, les grands artistes ont travaillé avec de nombreux exécutants qui maîtrisaient à la perfection leurs techniques. "De tout temps, ça a fonctionné comme cela. Depuis Raphaël et Léonard de Vinci, les artistes ont toujours travaillé avec beaucoup d’ouvriers. Ils surveillaient et supervisaient. Un de mes professeurs avait été un exécutant de Fernand Léger, par exemple. La propre épouse de Léger a continué à faire des Léger après sa mort. Elle les faisait expertiser par l’expert de Leger… Chez Dali, à Figeras, il y avait une salle remplie de faux. Il les avait faits lui-même. Les faux avaient autant de valeurs que les vrais pour lui."

"L’art est lié au mensonge. L’art, c’est du bluff. La vérité, c’est autre chose, c’est ce que l’on vit."

À l’écouter, tout çà semble très facile. Mais est-ce donc si simple de tromper les experts? "Il faut savoir que le vrai sésame, c’est le certificat. On présente l’œuvre à l’expert. Si elle vient d’un gros collectionneur par exemple, ça rassure immédiatement. Mais, quand on fabrique une œuvre, ce n’est pas tant la signature ou l’objet qui importe, c’est ce qui se dégage de l’objet. Si l’esprit de l’artiste est présent, c’est réussi. Le reste, c’est du détail. Le problème n’est pas d’ordre technique. La vraie question est: est-ce que l’artiste aurait pu le faire?" Le marché de l’art serait donc inondé de faux. "Les faux n’ont jamais effrayé le marché de l’art. Certains collectionneurs disent qu’il y a environ 40% de faux sur le marché. Par exemple, il y a 5.000 Corot expertisés, mais il y en a 25.000 qui transitent..."

©Antonin Weber / Hans Lucas

Dans ce jeu de dupes, où le faux et le vrai se confondent si facilement, il l’avoue lui-même avec un brin d’ironie: "Il m’est arrivé de ne pas distinguer un faux d’un vrai". Pour autant, son œil est aguerri, car il parvient, par exemple, à "reconnaître le travail des autres faussaires", précise-t-il. Un faussaire n’est pas l’autre. Toujours est-il que son activité a fonctionné à plein régime. L’homme est malin. Il amasse l’argent, beaucoup d’argent, ce qui lui permet d’assurer son train de vie, mais aussi ses arrières. "J’avais trop d’argent liquide. J’ai donc investi mon argent dans de vraies œuvres", avoue-t-il avec un grand sourire. Pourtant, il finit par être rattrapé par la justice: "Je n’ai jamais été condamné pour escroquerie, mais pour faux en écriture. Un faussaire n’est pas un escroc. Le code pénal ne le dit pas d’ailleurs." Il est condamné à 10 ans de prison. Cher payé? "Il fallait bien que la justice fasse son travail. Il fallait faire un exemple. Il n’y avait pas une seule partie civile à mon procès". En prison, il fait, en gros, la même chose que dehors mais avec d’autres objectifs et surtout d’autres clients. "En prison, j’ai continué de peindre. Je peignais un peu pour tout le monde. J’ai décoré l’église du curé. J’ai agrémenté les cellules de mes compagnons. J’ai aussi fait des œuvres pour récolter de l’argent pour les léproseries en Inde."

Un artiste, pas un génie

Son parcours, il le considère avec lucidité et sans chercher à se repentir. S’il reconnaît des qualités indéniables au faussaire, il n’en fait pas pour autant un héros ou un génie, tout au plus un aventurier: "Tous les faussaires ne sont pas égaux. Il faut énormément travailler, connaître la vie des artistes, aller dans les bibliothèques. Un faussaire est comme un acteur de théâtre qui rentre dans la peau d’un personnage. Le faussaire peut être considéré comme un artiste, mais certainement pas comme un génie. Le génie, c’est autre chose."

Au-delà de son récit de vie, son expérience permet surtout de brosser un portrait de l’état du marché de l’art. Il nous plonge dans un univers où tout le monde est au courant des dérives, mais dans lequel, par pur intérêt financier, chacun participe d’une manière ou d’une autre, de façon active ou passive.

"Certains collectionneurs disent qu’il y a environ 40% de faux sur le marché."

Selon lui, le marché de l’art se confond avec bon nombre d’activités occultes: le blanchiment de capitaux, la fraude fiscale, le trafic de drogue et d’armes. Si le néophyte peut s’étonner de voir à quelle vitesse on peut produire un faux et l’écouler ainsi sur le marché ou dans les plus grandes foires, ceci n’est pas si étonnant selon notre faussaire qui ne ménage d’ailleurs pas les marchands d’art: "Les marchands d’art sont animés par la cupidité." Dans ce négoce ultra lucratif, tout le monde joue le jeu pour faire fructifier son business: selon lui, les experts et les galeristes, les collectionneurs et les grandes familles ont intérêt à maintenir ce système. Tout le marché de l’art serait donc gangrené. Difficile donc d’accuser l’un sans accuser l’autre. On comprend mieux l’absence de partie civile à son procès. Dans ce contexte, il y a fort à parier que les faussaires ont de beaux jours devant eux. En effet, dans un marché qui cherche à satisfaire le moindre désir et nous promet de nous donner ce que vous voulons, le faussaire aura toujours sa place car il répondra à une demande…

Aujourd’hui, retiré des affaires, Éric Piedoie Le Tiec est devenu trader en art et s’occupe "de grosses pièces qui valent de 10 à 15 millions d’euros". Il jette un regard plutôt amusé sur ses activités passées et précise "qu’un film sur sa vie est en préparation". Il remet ses lunettes de soleil et, au moment de sortir, me lance en guise de conclusion: "Être faussaire c’est un jeu, un jeu de découverte. On n’a pas le temps de s’ennuyer. Je me suis amusé toute ma vie."

"Confession d’un faussaire. La face cachée du marché de l’art", Eric Piedoie Le Tiec, Editions Max Milo, 274 pages, 19,90 euros.

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