Henk Visch, sculpteur: "Le jeu est essentiel à la vie"

Henk Visch chez Tim van Laere, à Anvers. ©katrijn van giel

Après la Centrale (Bruxelles), fin 2020, le plasticien hollandais Henk Visch est à Anvers, pour sa 6e exposition à la galerie Tim van Laere, à Anvers. Ses sculptures et dessins font du corps humain notre jeu de prédilection.

Henk Visch m’avoue: «Ma chère ami, j’adore la café». Son français, qui maltraite la grammaire avec gourmandise, est charmeur, enfantin et rieur. De ce charme rieur, il ne se départit jamais, même lorsqu’il évoque avec une empathie attentive la rudesse de la condition humaine (ou animale) qui habite ses œuvres. Coiffé de son bonnet de laine évoquant à la fois le bûcheron et la chapka de dignitaire soviétique, il sait faire le récit volubile de ses sculptures.

Cette exposition est un cheminement du corps, humain et animal. Ses titres en disent long, et celui de la pièce qui accueille le visiteur, «Homo universalis», est aussi historique que truculent, puisque ce montage de bric et de broc se veut une paraphrase de l’homme de Vitruve, dessin célébrissime de Léonard de Vinci qui représente les proportions parfaites du corps humain.

Ce corps debout, traversé de chevilles de bois, possède à la fois des bras croisés et une deuxième paire de bras en forme de balancier de pirogue, terminé par des mollets de poupée, et la tête est un ananas juché au sommet d’une pique. D’emblée, tout est dit : cet humain-là est tragi-comique. «Je vois l’homme actuel comme un agglomérat de plusieurs choses, totalement fragmenté, capable de jouer avec les restes d’autres histoires, d’autres vies.»

«Je vois l’homme actuel comme un agglomérat de plusieurs choses, totalement fragmenté, capable de jouer avec les restes d’autres histoires, d’autres vies.»
Henk Visch
Sculpteur

Loin de toute idéologie ou politique, nous sommes entourés de fragments qui jouent avec nous et avec lesquels nous jouons. C’est un échange vital: «La vie est très compliquée. Sans le jeu, on ne peut vivre». Son Homo Universalis est un plaidoyer pour ce jeu, et au premier chef pour «l’art, un jeu sérieux».

La deuxième œuvre de l’immense salle blanche, «Monument to Commemorate Sympathy», joue de cette sympathie non moins essentielle. Ici, un buste de peintre trace dans le vide des images avec son pinceau qui jaillit de sa bouche telle la longue langue du caméléon. Cette pièce est née d’un étonnement d’enfant qui n’a pas quitté le plasticien: «Ma mère me surprenait en recevant des cartes postales d’une organisation pour artistes handicapés, qui n’avaient ni bras ni jambes et peignaient avec le pinceau entre les dents. Je trouvais cela drôle. Aujourd’hui, je vois combien l’infirmité peut permettre de créer le lien avec l’autre.»

Henk Visch et sa sculpture «Return» (2020). ©katrijn van giel

Le corps simplifié

Sa femme, Irene, qui porte tour à tour sur lui un regard d’amie, d’épouse, de partenaire de jeu, se remémore une pièce plus ancienne intitulée «J’ai quitté la maison de mon père», où les mots laissaient seul celui qui parle. Nous levons alors les yeux sur une pièce muette, «Exit», une grille de fenêtre posée très haut sur le mur blanc — sans fenêtre. «Nous cherchons tous une sortie, car nous avons malade, nous avons pauvre, nous voulons échapper. L’art offre cette sortie», poursuit-il dans son français artistique.

Plutôt que le mur, c’est le sol qui est indispensable à la sculpture. «C’est là qu’elle se tient, et ce sol est infini. Notre terre est ronde et n’a pas de murs, qui sont une création des architectes». Comme il le disait récemment: la peinture a toujours un cadre, pour protéger l’illusion. À l’inverse, la sculpture n’a pas besoin d’un cadre, le monde est son cadre.

Henk Visch"Homo Unive, rsalis" (2021). ©katrijn van giel

L'ours de l'enfance

La seule autre pièce qui joue avec le mur est son «Dancing bear», un ours humain attaché au mur par un cordage de bateau. Cet ours est né d’un autre souvenir de son enfance: «Un jour de kermesse de cirque, un montreur d’ours gagnait un peu d’argent en promenant son ours dans notre rue».

Comme souvent chez Visch, cet humain habité par une réminiscence d’ours n’a qu’un seul bras. Pourquoi? «Il n’a pas besoin du deuxième!» Et il ajoute, en désignant mes deux bras chargés d’accessoires (carnet et téléphone): «Je ne suis pas un grand admirateur des bras, souvent, on ne sait quoi en faire, on les laisse pendre, on est encombré, mal à l’aise».

«Ma mère me surprenait en recevant des cartes postales d’une organisation pour artistes handicapés. Aujourd’hui, je vois combien l’infirmité peut permettre de créer le lien avec l’autre.»
Henk Visch
Sculpteur

Son «Doorman», unibrassiste lui aussi, plaide à merveille pour cette simplification du corps. «Figure centrale de notre vie sociale, il est à la porte, autorise l’entrée ou pas, un geste ambivalent: refus, invite et bénédiction papale.» La main qui barre le vide s’appuie contre un panneau de porte invisible, évoquant le clown qui trébuche en s’appuyant contre un mur inexistant.

Le personnage de «Simulationsraum» acrobatiquement renversé sur sa barre, engagé dans un mouvement crucial, crée aussi la réalité en la simulant. Sa sculpture la plus récente, «Enigma of The Western World», est une procession rituelle de quatre corps sans bras courbés, surmontés du globe de la maîtrise, fardeau qu’ils portent au-dessus de leur tête et qui leur pèse. Enfin, le monumental «Return», sculpté pour la cour extérieure de la galerie, incarne aussi ce renversement du corps, offert au ciel et à tous les temps. Tout l’art du Hollandais volant.

Exposition

"There were no empty chairs"
Henk Visch

Jusqu’au 24 avril 2021, à la galerie Tim van Laere, Jos Smolderenstraat 50, 2000 Anvers.

Note de L'Echo: 4/5

[CENTRALE.hall] Interview Xavier Noiret-Thomé & Henk Visch - Panorama

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