L'art, ce grand sauveur des âmes

Malaxer la terre permet de reprendre pied avec le réél, pour certains malades. Mais l'art ne s'adresse pas qu'à eux: il fait partie de l'équilibre de tous les hommes. ©Kristof Vadino

Alors que la santé mentale se dégrade sous les assauts du Covid, l'art, grâce à son effet cathartique, peut aider à garder le cap. Voire sauver des vies. L'art, un antidépresseur naturel?

Simon gratte la glaise minutieusement, creusant les sillons d'une roue de voiture modèle réduit. À l’autre bout de la table, Bénédicte caresse l’argile, le lisse inlassablement du bout des doigts, avant de prendre de nouveaux morceaux de terre, de les rouler entre ses paumes, et se lancer dans un nouvel objet.

Ni l'un ni l'autre ne parlent. Ils ne sont pas là pour ça. Simon sourit des yeux derrière son masque en les gardant rivés sur sa voiture. Bénédicte, elle, lève de temps en temps un regard chargé de questionnement. Sur nous, notre présence, ou sur elle-même?

Nous sommes dans l’espace Intervalle du Centre psychiatrique Saint-Bernard, à Manage. Dans ce lieu, on soigne les souffrances de l’âme à coup d’instruments de musique, de pinceaux, d'argile et de glaise. Dans l’atelier, une musique douce remplit l’atmosphère, apaisante. Au fond, un immense four est prêt à immortaliser une dizaine de réalisations en argile. Des toiles colorées, joyeuses, sont accrochées aux murs. Des formes parfois bizarroïdes en papier mâché s’entassent sur les armoires, des pots de pinceaux traînent à côté de l’évier. Et au centre, une immense table.

Sublimer la souffrance

Simon ose quelques mots: "Je suis très nerveux, anxieux. Faire ce travail, ça me calme. Je reviens souvent à l’atelier pour retrouver cet apaisement." L’objet choisi par Simon n’est pas dû au hasard. "Les voitures anciennes, c’est en rapport avec ma famille, mon père…", sourit le jeune homme. "L’enfant qui s’émerveille… ", dit à voix basse la responsable de l’atelier, Chantal Floreani. Que fait-il là, Simon, à peaufiner depuis des mois la carrosserie de terre? On ne le découvrira pas. Cette souffrance ou cette angoisse qu’il tente, par son travail, d’extérioriser, ou d’apprivoiser, il préfère la taire.

©Kristof Vadino

"L’expression artistique fait partie de l’histoire de l’humanité", explique le Dr Frédérique Van Leuven, l’une des psychiatres du centre. "Elle fait partie d’un des moyens d’expression de l’être humain depuis toujours, en nous renvoyant aux peintures rupestres des hommes des cavernes. En psychologie et en psychiatrique, contrairement à que l’on pense, la parole n’est pas la seule façon de soigner. Certaines personnes n’arrivent pas à entrer dans le processus thérapeutique par la parole. L’art fait aussi partir du dispositif de santé mentale. Il porte une dimension de sublimation de la souffrance, du conflit, des catastrophes…" Il a un effet cathartique.

Munch et l'extrériorisation de l'angoisse de mort

L'histoire de l'art ne manque pas d'exemples d'artistes ayant porté cette dimension jusqu'au sommet de l'expression artistique. Un exemple: le peintre Edvard Munch, dont certaines œuvres ont été marquées par le décès de sa sœur Sophie. Il a représenté sa maladie et sa mort à travers plusieurs tableaux, dont "L'enfant malade" et "La mort dans la chambre de la malade ", représentant la mourante dans un fauteuil, entourée de sa famille.

"L’art permet de sortir de soi des émotions ancrées, de prendre un autre point de vue dans le chaos que l’on vit", dit Anne Laurent, psychotérapeute en cabinet privé, et sophrologue pratiquant la terre glaise. "Ou d’entrer en amitié avec un côté sombre de nous que l’on ne perçoit pas toujours."

"L'art permet d’entrer en amitié avec un côté sombre de nous que l’on ne perçoit pas toujours."
Anne Laurent
Psychotérapeute et sophrologue

Immédiatement, notre regard se tourne vers les célèbres artistes maudits qui ont traversé l’histoire. Des compositeurs comme Robert Schumann ou Ludwig van Beethoven ont marqué de leur empreinte l’histoire de la musique classique malgré des troubles psychologiques sévères. Souffrant de phobies, de dépression et d'angoisses profondes, le pianiste et compositeur Robert Schumann écrira une de ses plus grandes oeuvres, les Chants de l'aube (Gesänge der Frühe), alors que sa santé mentale était au plus mal. Cinq mois plus tard, il fera plusieurs tentatives de suicide avant d'être interné dans un asile psychiatrique. Ces chants, d'une grande beauté, mais aussi d'une grande complexité, seront sa dernière composition cohérente.

L'art brut, l'art des fous?

Plus près de nous, l'artiste Niki de Saint Phalle (1930-2002), victime d'une grave dépression nerveuse, va subir des traitements aux électrochocs durant ses hospitalisations, avec pour conséquences une altération de sa mémoire. L'art la sauvera. "J'ai commencé à peindre chez les fous", témoigne-t-elle au Nouvel Obs en 2014. "J'y ai découvert l'univers sombre de la folie et sa guérison, j'y ai appris à traduire en peinture mes sentiments, les peurs, la violence, l'espoir et la joie."

L'artiste Niki de Saint Phalle se rapprochera du courant de l'Art brut de Dubuffet. ©Roger-Viollet

À l’image de beaucoup de ses condisciples, elle se rapprochera du courant de l’art brut, théorisé par le peintre et sculpteur Jean Dubuffet. Ce dernier a regroupé dans une collection personnelle les œuvres d’artistes découverts dans des asiles, des prisons, après s’être intéressé aux travaux du Dr Hans Prinshorn, concepteur du Musée d’art pathologique à Heidelberg.

Mais pas besoin d’aller jusqu’en Allemagne pour découvrir ce courant. De l’autre côté de la frontière linguistique, à Gand, le musée Dr. Guislain, situé dans le plus vieil asile de Belgique, accueille une des plus grandes collections d’art brut. Et difficile d’y dissocier les œuvres des "fous" de celles d’autres artistes. "Mais où est la limite entre le normal et le pathologique?", s’interroge la psychiatre Frédérique Van Leuven. "Pour elle, il ne faut pas catégoriser les maladies mentales sans tenir compte du contexte dans lequel se trouve la personne… La maladie n’est pas tout, ce n’est pas une identité."

D’autres grands artistes ont aussi été associés à des troubles de la personnalité. Vincent Van Gogh aurait été bipolaire, tout comme Hector Berlioz, Frank Sinatra, Kurt Cobain (Nirvana) ou les écrivains Virginia Woolf et Ernest Hemingway.

Folie et créativité, irrémédiablement liés?

Alors, y aurait-il un rapport entre folie et créativité? "La bipolarité est souvent associée à la créativité, constate la psychiatre Frédérique Van Leuven. Les bipolaires passent par des phases très émotionnelles, traversées par des impressions, des émotions, ils ont une grande capacité à éprouver les choses." De là à dire que seuls les psychotiques feront de grands artistes...

« La bipolarité est souvent associée à la créativité. Les bipolaires passent par des phases très émotionnelles, traversés par des impressions, des émotions, ils ont une grande capacité à éprouver les choses. »
Frédérique Van Leuven
Psychiatre à l'hôpital Saint-Bernard

Un fait est certain: l’art peut jouer un effet cathartique qui aidera la personne à se purger des pulsions et vivre les émotions. "Mais pas à n'importe quel stade de sa maladie", nuance la psychothérapeute Anne Laurent. "La pratique viendra plutôt dans la phase de reconstruction, pas lors des crises, quand on est dans le creux, où là il y a d’autres choses plus urgentes à mobiliser…"

Une vraie reconnaissance

La thérapie par l’art n’est pas une fantaisie née de psychologues en manque d’originalité. En 2019, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a répertorié les bienfaits de l’art sur la santé, et préconisé le développement de son accès dans les hôpitaux. Pas seulement pour soigner l’esprit, mais parfois le corps aussi. Chez les diabétiques par exemple, le simple fait d’aller contempler des peintures au musée ferait augmenter les taux de sérotonine et de cortisol dans le corps…

"On se pose parfois la question de l’utilité de l’art. C'est un moyen de s'exprimer: on a tous un côté créatif."
Anne Laurent
Psychotérapeute et sophrologue

Á l’heure ou l’art et la culture ont été mis sous cloche pour cause de pandémie, on réalise à quel point il peut être essentiel à nos vies. "On se pose parfois la question de l’utilité de l’art, dit Anne Laurent. L’art, c’est un moyen de s’exprimer. Il n’est pas réservé aux académiciens, aux surdoués du pinceau. On a tous un côté créatif en nous. Et le but, c’est de retrouver la source du moteur de la créativité qui donne la vitalité."

Dan sl'art-thérapie, on ne vise pas l'esthétique pure, mais la démarche, la mise en mouvement. ©Kristof Vadino

Il ne s'agit donc pas de produire un objet esthétiquement parfait. "On n'est pas là pour leur apprendre, on ne vise pas l'esthétique, mais la démarche", enchaîne Carole Bolanz, la musicothérapeuthe de l'espace Intervalle. Elle-même travaille en groupe avec des personnes qui, souvent, n'y connaissent rien en musique. "On utilise beaucoup le djembé, car il permet de libérer les énergies, et de les transmettre. Mais dans la salle, on verra aussi un piano, une guitare. C'est surprenant, même sans savoir jouer, le groupe produit des choses magnifiques, s'enthousiasme la thérapeute. Le patient est là pour retrouver confiance en lui, et sortir des jugements. Il s'agit de lâcher prise, de laisser venir ce qui vient dans l'instant. Quelque chose va se construire, et la personne s'interrogera peut-être sur ce qui émerge."

Écouter | Hors Pistes, les podcasts de L'Echo | Marie Noble (Foire du Livre): "Il y a un repli sur soi du monde culturel"

"On utilise la musique. Le patient est là pour retrouver confiance en lui, et sortir des jugements. Il s’agit de lâcher prise, de laisser venir ce qui vient dans l’instant."
Carole Bolanz
Musicothérapeuthe de l'espace Intervalle

Pas de jugement, pas d'analyse

Si l’art-thérapie peut faire partie d’un processus de guérison, il n’est pas un passage obligé. Il ne s’agit pas, non plus, de s’en servir pour analyser les patients. "On ne fait pas de rapport, on ne cherche pas à interpréter ce que les personnes font. Mais on observe comment elles évoluent", dit Frédérique Van Leuven, la psychiatre.

À Saint-Bernard, comme dans de nombreux hôpitaux psychiatriques ou centres de santé mentale, l’art-thérapie est proposée à tous les types de patients, qu’ils souffrent de dépressions plus ou moins fortes, de phobies, de handicaps mentaux (comme l’autisme), de problèmes d’addiction, ou de troubles de la personnalité. "Il agit comme un stimulus, il aide la personne à se remettre en mouvement, à retrouver de l’énergie et du plaisir à faire quelque chose", dit Carole Bolanz.

Il permet aussi d'aider les personnes à se reconnecter à la réalité. Respecter des règles, des temporalités. Travailler la terre, par exemple, ne se fait pas n'importe comment. Elle doit sécher lentement, pour ne pas craqueler, être cuite suffisamment longtemps sous peine de finir en morceaux. 

La terre est une métaphore des difficultés que l'on peut rencontrer dans la vie. ©Kristof Vadino

"Il peut y avoir des accidents, poursuit Anne Laurent", qui travaille aussi la terre glaise avec ses patients. "Mais la terre est en quelque sorte une métaphore des difficultés de la vie. Elle aide à lâcher prise, mais aussi à appréhender les contraintes."

La psychothérapeute a fait le choix de fixer des objectifs à ses artistes en herbe. "Il est important d’écouter sa dynamique intérieure, mais il est bien aussi d’avoir un but à atteindre." Pour se dépasser aussi, oser. "Trop souvent, on est contraint par les limites que l'on se met, par ses propres croyances. On croit qu’on a deux mains gauche, qu’on ne sait pas faire. Mais on porte tous cette possibilité en nous…"

"Trop souvent, on est contraint par les limites que l'on se met, par ses propres coyances. On croit qu’on a deux mains gauche, qu’on ne sait pas faire. Mais on porte tous cette possibilité en nous…"
Anne Laurent
Psychothérapeute

Parfois, l'art-thérapie dénoue des situations qui semblaient presque désespérées. Cela a été le cas de Vincent, 55 ans. Il y a neuf ans, l'homme est tombé en dépression mélancolique sévère, assortie de troubles de l'angoisse. Pendant quatre ans, il a transité d'un hôpital à l'autre, souffrant de paralysie complète. "Je ne savais plus rien faire, j'étais alité sans savoir bouger, complètement tétanisé", nous raconte-t-il d'une voix encore parfois hésitante. "J'ai fait quatre hôpitaux, et puis je suis arrivé ici, et le médecin m'a trouvé un traitement qui m'a permis d'aller mieux. Il m'a envoyé dessiner à l'Intervalle. Au début, je restais devant ma feuille sans bouger. Et puis, petit à petit, j'ai commencé à faire des collages."

Depuis, Vincent ne s’est plus arrêté. Il nous montre sa collection, plus de 200 collages remplissent des classeurs entiers. Certains ont été exposé, d’autres vendus, et aujourd’hui, Vincent vit en maison de soin psychiatrique. Il a son propre logement communautaire, et est partiellement indépendant, libre de ses allées et venues, mais encore soutenu logistiquement, pour les repas notamment. Une vie qui lui permet de reprendre pied hors des murs sécurisants d'une chambre d’hôpital.

Vincent est sortie de la léthargie dans laquelle l'avait plongée ses angoisses grâce au collage. ©Kristof Vadino

Vincent vient de loin. Il a subi des électrochocs, a avalé des tas de médicaments sans que cela donne de résultat. C‘est l’alliance de l’art thérapie et du bon cocktail médicamenteux qui l’a sorti d’un état face auxquels les médecins se retrouvaient impuissants. "Avant, je travaillais comme indépendant en menuiserie, je n’avais aucune reconnaissance, jamais de remerciements. Le fait d’être gratifié, cela fait du bien. Cela fait trois ans que je n’ai plus aucune angoisse."

Chez Vincent, le processus artistique a pris le pas sur la démarche thérapeutique. Ses collages, intuitifs, sont un assemblage de ce que son inconscient exprime. "Je ne cherche pas une idée précise à illustrer, c’est l’image qui m’inspire. Et puis, cela donne ce que ca donne." Des résultats parfois surprenants, d’ordre souvent métaphoriques. "Je renais, dit-il. Je me réintéresse à l’art, cela donne du positif dans la vie de tous les jours."

L'impact catastrophique du Covid

"Avec le Covid, c’est une catastrophe. Poursuivre seul la démarche artistique n’est pas donné à tout le monde. Le drame, c’est que tous les ateliers et les centres d’éducation permanente sont fermés."
Chantal Floreani
Animatrice de l’atelier artistique Intervalle

En vivant en MSP, Vincent a encore la chance de pouvoir venir à l’Intervalle pour bénéficier du soutien des thérapeutes. Mais pour d’autres patients, la sortie de l’hôpital fait office de grand sauf dans le vide. "On essaie de donner des ressources aux patients qui veulent poursuivre leur activité. Mais avec le Covid, c’est une catastrophe", dit Chantal Floreani, qui anime l’atelier artistique Intervalle. "Pour sortir de la dimension du malade, les personnes ont encore besoin d’être accompagnées. Poursuivre seul la démarche artistique n’est pas donné à tout le monde. Le drame, c’est que tous les ateliers et les centres d’éducation permanente sont fermés."

Cette situation inquiète particulièrement la psychiatre Frédérique Van Leuven, qui craint que cette situation ne fasse rechuter plus d’un patient. "Certains patients vont mieux parce qu’ils ont découvert de nouvelles formes d‘expression, dit-elle. Mais ceux qui avaient recours à l’art pour s’en sortir n’ont plus cette possibilité, et certains sont en souffrance." Vincent notamment, dit lui-même être "dans le creux de la vague", en manque d’inspiration, faute de ne plus pouvoir sortir, aller au musée, comme il en avait la possibilité.

«Certains patients vont mieux parce qu’ils ont découvert de nouvelles formes d‘expression,. Mais ceux qui avaient recours à l’art pour s’en sortir n’ont plus cette possibilité."
Frédérique Van Leuven
Psychiatre

Frédérique Van Leuven craint également pour la santé mentale de tout ceux, artistes confirmés ou non, qui voyaient dans la pratique d’une activité artistique un échappatoire, ou un équilibre de vie. "Face à cette crise, priver la plupart des gens d’art et de culture, c’est priver beaucoup de personnes d’un moyen d’expression." Sans compter la privation de l'usage d'un sens déjà mis à mal avec les règles de distanciation sociale: le toucher. Sculpter, dessiner, peindre aussi passe par le toucher qui calme, qui appaise. "On a prise sur la matière dans le plaisir, pas dans la souffrance. Au lieu d’avoir son esprit dans la tête, on a l’esprit dans les mains…", dit Chantal Floreani. Malheureusement, beaucoup moins aujourd'hui.

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