La vente aux enchères du siècle

La 'Fillette a la corbeille fleurie' de Picasso est présentée lors d'une avant-première de l'enchère de la collection de Peggy et David Rockefeller. ©Photo News

La collection de David et Peggy Rockefeller qui est mise aux enchères par Christie’s en ce début mai pourrait dépasser la barre magique de 1 milliard de dollars.

Le décès en mars 2017 de David Rockefeller Sr., le plus vieux milliardaire au monde et dernier petit-fils du patriarche John D. Rockefeller, a marqué la fin d’une dynastie de super-riches ayant fait fortune dans le pétrole et la finance. Si la vente par Christie’s de sa collection d’œuvres d’art et d’antiquités – estimée à 1 milliard de dollars – rapporte ce montant (ou plus), David Sr. entrera dans l’histoire. Cette vente pourrait être la plus chère de tous les temps, et pulvériserait le record actuel de 484 millions de dollars, le montant rapporté par la vente de l’héritage du créateur de mode Yves Saint-Laurent et de son compagnon Pierre Bergé en 2009.

"Je n’ai plus jamais vu une vente aux enchères de cette envergure", explique Jonathan Rendell, vice-président de Christie’s Americas, qui travaille depuis 30 ans pour la prestigieuse maison de vente.

"Camille assise sur la plage à Trouville", de Claude Monet. ©Claude Monet

La vente de la collection d’Yves Saint-Laurent et de Bergé a duré trois jours. Celle de l’héritage Rockefeller devrait prendre plus de cinq jours, et être répartie en 14 ventes de plus de 5.000 objets, dont des œuvres d’art, de la porcelaine, des meubles, des lampes, des statues égyptiennes, des masques africains et même une collection de canards en bois. Les ventes se feront à la fois en ligne et au Centre Rockefeller.

Le produit de ces ventes n’ira pas à ses héritiers, mais à une douzaine d’institutions choisies par Rockefeller, dont l’université de Harvard, le Museum of Modern Art et le think tank américain Council on Foreign Relations.

L'"Odalisque couchée aux magnolias", chef d'oeuvre de Matisse, est estimé à 70 millions de dollars. ©Henri Matisse

Cette vente est d’ores et déjà qualifiée de vente du siècle. Le vrai coup d’envoi sera donné le 8 mai. Les plus belles pièces – soit une série de toiles impressionnistes, post-impressionnistes et modernes – seront mises aux enchères au cours d’une soirée. Toute l’opération sera dirigée par le commissaire-priseur Jussi Pylkkänen, le président finnois de Christie’s, qui a également battu le record de 450 millions de dollars établi l’an dernier avec la vente de la toile de Léonard de Vinci, "Salvator Mundi".

Lorsque Christie’s a annoncé en 2013 qu’elle avait été chargée de la vente de l’héritage Rockefeller, la maison ne savait pas encore que le marché de l’art continuerait à augmenter au cours des cinq années suivantes.

Et lorsqu’en mars 2017, après le décès de David Rockefeller Sr., Christie’s a annoncé la date de la vente, personne ne savait que l’estimation de 500 millions de dollars pour cet héritage était en réalité très basse, comparée aux 450 millions de dollars déboursés pour le "Salvator Mundi".

©Rockefeller Archive Center

Aujourd’hui, les experts s’attendent à ce que plusieurs lots dépassent ce plafond. La toile "Fillette à la corbeille fleurie" (1905) de Picasso, dont la valeur est estimée à 100 millions de dollars, constitue déjà une grande partie de ce montant. Cette estimation est par ailleurs considérée comme conservatrice: une œuvre comparable a rapporté 104 millions de dollars il y a 14 ans. Il est très probable qu’un autre chef-d’œuvre, "Nymphéas en fleur" de Claude Monet dépasse aussi la valeur estimée de 50 millions de dollars.

Une liste qui donne le tournis

Même les œuvres dont l’estimation est très inférieure à ces montants, comme "La vague" de Paul Gauguin (12 millions de dollars), sont de qualité muséale. Et il ne faut pas oublier une série d’œuvres moins onéreuses de Pissarro, Gauguin, Signac, Seurat, Sisley, Kandinsky, Gris, Morandi, Miro, Hopper, O’Keeffe, Calder, Van Dongen, Klee, Moore… En bref: le catalogue donne le tournis. On en viendrait à oublier que la collection comprend également des antiquités, et même des objets kitch, comme une terrine en forme de chou vert (de 15.000 à 20.000 dollars) ou deux carlins en céramique du XIXe siècle (de 3.000 à 5.000 dollars).

"L’inventaire de cette immense collection fut un travail titanesque", explique Rendell. Il a fallu cinq ans à Christie’s pour recenser et évaluer la collection.

"Lilas et roses" d'Edouard Manet, estimé entre 9 et 12 millions de dollars. ©Edouard Manet

En 2013, la maison de vente a appris qu’elle avait remporté le contrat – face à sa concurrente Sotheby’s – après une bataille homérique. Ce qui a finalement convaincu les Rockefeller, c’est l’engagement de Christie’s sur un montant minimum. C’est un pari risqué, en particulier si l’on tient compte du fait que les maisons de vente n’engrangent pas des bénéfices impressionnants sur ces ventes. L’organisation à elle seule coûte une fortune, au vu des garanties et des énormes actions de marketing, dont une exposition itinérante mondiale. Mais sur le marché de la vente aux enchères, qui surfe souvent sur l’image, les bénéfices en termes de réputation seraient inestimables.

C’est avec le slogan "Live Like Rockefeller" que Christie’s essaie de séduire les nouveaux riches et de les convaincre d’acheter une pièce des anciens riches d’une époque révolue. Cette époque était celle du Gilded Age, la période de la fin du XIXe siècle, lorsque les tycoons industriels ont amassé des fortunes gigantesques.

John D. Rockefeller est celui qui personnifie le plus cette époque. Avec Standard Oil, il est devenu l’un des premiers milliardaires au monde. À l’apogée de sa richesse, son empire comprenait des compagnies de chemin de fer, des banques, et 90% des raffineries de pétrole américaines, ce qui fait de lui l’homme le plus riche de l’histoire moderne.

David Sr. était le plus jeune fils de John D. Rockefeller Jr. et de sa femme, Abby Aldrich. Le couple a créé en 1929 le Museum of Modern Art à New York.

David est devenu docteur en économie et a dirigé la Chase Manhattan Bank, à l’époque la deuxième banque des États-Unis. Grâce à sa fonction, son nom et sa fortune, il était reçu partout dans le monde comme un chef d’État et avait son mot à dire, tant en politique nationale qu’internationale. "Pour David Rockefeller Sr., être élu Président des États-Unis aurait été considéré comme une rétrogradation", disait-on pour plaisanter dans les années 70.

Ce n’est qu’après la guerre que David et sa femme Peggy ont acheté quelques portraits du XVIIIe siècle. "Dont deux tableaux illustrant des hommes dans des manteaux rouge vif", écrit Rockefeller dans sa biographie. "Nous les trouvions amusants. Ils remplissaient bien nos murs."

Un peu plus tard, après que David Sr. ait remplacé sa mère au conseil d’administration du MoMA, son directeur Alfred Barr et sa femme Marga ont été invités pour un lunch chez les Rockefeller. Cette dernière fut déçue par la piètre qualité de la collection d’art, indigne selon elle du fils du fondateur du MoMA. Elle aurait demandé avec dédain: "Comment pouvez-vous supporter d’être entourés de ces petits bonshommes habillés en rouge?"

Cette remarque n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd et, conseillé par Barr et quelques amis courtiers en œuvres d’art, le couple a immédiatement acheté de l’art de "meilleure qualité": une peinture de fleurs de Pierre Bonnard, une nature morte de Matisse, et un nu de Renoir.

En 1968, les Rockefeller ont fait leur meilleure affaire. Les héritiers d’Alice B. Toklas, la compagne de l’écrivaine légendaire et collectionneuse d’art Gertrude Stein, voulaient vendre leurs 47 toiles de Pablo Picasso et de Juan Gris en un seul lot. "Rockefeller a formé un syndicat avec cinq autres personnes, dont son frère Nelson, pour acheter la collection", explique l’historien de la famille, Peter Johnson. "Ils ont tiré au sort celui qui serait le premier à choisir. David a gagné et a choisi l’œuvre la plus convoitée de la période rose de Picasso." Au total, ils ont mis la main sur huit Picasso et deux toiles de Gris pour 2,1 millions de dollars.

Les "Nymphéas en Fleur" de Claude Monet. ©AFP

Dons à des œuvres

Qu’ils aient ou non marchandé, il n’en reste pas moins que les Rockefeller ont acheté leur collection à des prix relativement bas. Ils étaient riches, bien entendu. Et peu de gens pouvaient se permettre d’acheter les œuvres qui décoraient leur hall d’entrée. Mais ils ont constitué leur collection au moment où le marché de l’art était très différent de ce qu’il est aujourd’hui.

En 2007, Rockefeller a vendu "White Center" de Mark Rothko via la maison de vente Sotheby’s. Il l’avait achetée 47 ans plus tôt pour moins de 10.000 dollars. La toile a trouvé acquéreur pour 72,8 millions de dollars, un record pour une œuvre d’après-guerre.

Mais la vente du Rothko a également mis autre chose en évidence: les taxes sur les plus-values ne sont pas une farce. Sauf si, comme Rockefeller, vous faites un maximum de dons à des œuvres. Après le Rothko, il a été décidé de vendre la totalité de la collection uniquement après son décès, et d’offrir le produit de ces ventes à des bonnes causes.

Il n’empêche que de son vivant, il avait déjà donné 1,4 milliard de dollars à des œuvres de charité ou des ASBL.

Après son décès, la fortune de David Rockefeller Sr. a été estimée à 3,3 milliards de dollars. Si cette vente aux enchères atteint le montant de 1 milliard de dollars, cela signifiera qu’il aura consacré la plus grande partie de sa fortune à des dons. Rockefeller était d’ailleurs un des grands défenseurs de Giving Pledge, l’initiative de Warren Buffett et de Bill et Melinda Gates, qui tente de convaincre les personnes les plus riches du monde de faire don d’au moins la moitié de leur fortune.

L' "Odalysque couchée aux magnolias" d'Henri Matisse, estimé à 70 millions de dollars. ©AFP

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