Laurent de Sutter s'empare de Jeff Koons pour en finir avec la Culture

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Essais | "Pornographie du contemporain" | Laurent de Sutter, La Lettre Volée col. Palimpsestes, 64 p., 14 euros. | 4/5

Devant la quantité d’essais qui paraissent lors de cette rentrée littéraire, il est, comme à chaque fois, assez difficile de s’orienter. À côté des mastodontes éditoriaux comme Yuval Noah Harari et son très attendu "21 leçons pour le 21e siècle", il y a aussi ces livres qui, hors d’une certaine actualité, mettent notre monde en question en empruntant des chemins moins balisés.

Depuis quelques années, le très prolifique Laurent de Sutter, juriste et professeur de théorie du droit à la VUB, aborde dans ses ouvrages des sujets aussi variés qu’insolites: le kamikaze, le strip-tease, l’érotisme, le cinéma de Jean Eustache, la police ou encore la loi. Dernièrement, il a publié un petit livre sur le nouveau palais de justice de Paris imaginé par Renzo Piano.

Cette fois, il s’agit d’un essai consacré à Jeff Koons et à l’art.

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Que l’on ne s’attende pas cependant ici à un plaidoyer en faveur de l’artiste controversé, pas plus qu’à une diatribe – aujourd’hui si courante – dirigée contre l’art contemporain. L’objectif n’est pas de distribuer des bons ou des mauvais points, mais d’utiliser Koons pour poser un diagnostic sur notre époque qui, lorsqu’elle parle de lui, révèle, d’une certaine manière, sa part maudite.

Star du X

Laurent de Sutter concentre son analyse sur "Made in Heaven" qui a – c’est le moins qu’on puisse dire – désarçonné la critique puisque cette œuvre a été rejetée en bloc lors de son exposition, au début des années 90. Inspirée d’une fresque de Masaccio ("Adam et Ève chassés de l’Éden"), "Made in Heaven" est une mise en scène baroque de Koons accompagné de la Cicciolina, célèbre star du X: "Dans les images, colorées comme des chromos, décrit Laurent de Sutter, le couple s’ébattait (lui nu, elle vêtue d’une lingerie mariale) au milieu d’un décor évoquant un éden caricatural, multipliant les positions du répertoire du cinéma X."

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Loin pourtant de vouloir montrer la réalité crue de la sexualité, Koons essayait plutôt d’en libérer la part d’imaginaire presque naïf à tel point qu’on pouvait voir dans ce travail "une icône rêveuse, écrit encore Laurent de Sutter, un songe chargé d’excitation et de désir." La critique d’art n’y a quant à elle vu que superficialité; Koons fut relégué au rang des opportunistes, car "tout ce bazar n’était qu’argent, narcissisme, bêtise, publicité et absence de goût." Rien à voir avec l’art, donc. Toutefois, selon Laurent de Sutter, cette "pornographie" représente bien un moyen d’interroger en profondeur les catégories de l’art: quel est le sens de la critique? Sur quoi repose le jugement? Que vaut cette fameuse notion de goût, dont on affirme qu’il est bon ou qu’il est mauvais?

Jeff Koons désigne le kitsch par excellence, aussi bien dans le contenu de son travail que dans les intentions qui l’animent. Et le kitsch, c’est tout ce que déteste l’art en place puisqu’il incarne l’argent, le commerce, l’académisme, l’illusion, le faux, la mode. Le kitsch ne peut être que l’envers de l’art, c’est-à-dire le synonyme d’une perversion des valeurs culturelles établies. Évoquer le kitsch équivaut immédiatement à le considérer comme une menace et à le rejeter au nom d’un art authentique. Cette exclusion mérite d’être interrogée car, dans le fond, ces fameuses valeurs culturelles ne sont jamais accordées que de façon arbitraire.

Police du kitsch

Ce que révèle l’étude de Laurent de Sutter, c’est qu’il existe bien une forme de police à l’œuvre au sein de l’art qui se traduit par l'obsession de l'évaluation et des séparations. Le kitsch vient précisément la rendre visible tout en mettant en crise le phénomène artistique, par sa manière constante de réapparaître, sous des formes diverses, au fil de l’histoire. En opposant la banalité à la grandeur et en fustigeant le jugement de valeur, Koons aurait donc commis le crime absolu: "J’employais, déclare-t-il, le banal pour partager l’idée que ce qui forme notre histoire est parfait. Peu importe ce que c’est, c’est parfait. Ça ne peut être que parfait. Ça forme notre passé et notre être, ce à quoi nous sommes sensibles, et c’est parfait."

En passant au crible les catégories traditionnelles de l’esthétique moderne, Laurent de Sutter trace un fil à travers l’histoire de l’art, évoquant l’"Olympia" de Manet, qui suscita un véritable tollé lors du Salon de 1865, et la fameuse formule de Baudelaire: "Qu’est-ce que l’art? Prostitution." Faut-il voir là un abaissement, une dégradation de l’art? Absolument pas. Le kitsch met en lumière la marchandisation de l’art; un art qui, en se situant au niveau des objets, abolit la distance entre l’œuvre et le spectateur, modifie le sens de notre regard. L’art n’est plus le simple représentant du monde en se présentant comme distinct de celui-ci.

L’heure est aux objets

Comme l’écrivait Walter Benjamin, que Laurent de Sutter cite fort à propos: "Ce que nous appelions l’art commence à deux mètres du corps. Mais voilà qu’avec le kitsch le monde des objets se rapproche de l’homme; il se laisse toucher, et dessine finalement ses figures dans l’intériorité humaine." L’heure n’est donc plus au spectacle ou à la contemplation mais aux objets, aux intérêts et aux usages, a fortiori à l’invention de multiples usages. C'est pourquoi Laurent de Sutter affirme: "Est intéressant ce qui n’est ni beau du point de vue objectif, ni plaisant du point de vue subjectif, mais susceptible d’usages (...)". À ceux qui ne cessent de se lamenter de la crise de la culture, Laurent de Sutter objecte, en plaçant Koons dans le sillage de Duchamp et de Dubuffet, qu’il faut en finir avec elle. Nous entrons, selon lui, dans l’âge "post-artistique": ni goût, ni jugement, ni beauté, ni critique, ni style, ni valeur, ni même émotion.

Qu’on ne s’y trompe pas, derrière l’entreprise de brouillage des lignes de partage figées qui traversent l’art, l’objectif de l’ouvrage est bien de redonner des perspectives à la pratique artistique, en élargissant son champ de possibilités. Laurent de Sutter dessine les contours de nouveaux modes d’existence susceptibles d’émerger dans le contexte d’une réconciliation entre l’art et le monde de la marchandise. En filigrane apparaît ainsi la possibilité pour une communauté humaine de se définir, non à partir d’une identité idéale, mais sur base des objets qu’elle partage et des usages qu’elle crée.

On dira volontiers au sujet de Laurent de Sutter qu’il exagère, mais c’est là précisément le sens d’un tel essai: être en excès par rapport à une "réalité" ou une "vérité" dont il s’agit de révéler qu’elle n’est autre qu’une illusion. La "vérité" de l' art, ainsi mise sens dessus dessous par l’analyse méticuleuse de ce qu’elle juge superficiel, laisse place à une nouvelle excitation, un nouveau désir de création. En définitive, Laurent de Sutter a appliqué à l'œuvre de Jeff Koons ce qu’il préconise de faire avec tous les objets: ne plus les évaluer, mais se rendre capable d’en "faire autre chose".

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