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Le marteau digital du commissaire-priseur

Avec la pandémie, les maisons de vente aux enchères accélèrent leur déploiement digital et les œuvres continuent à se vendre dans des ventes virtuelles qui talonnent les ventes physiques. ©Tim Dirven

Dans un marché physique en baisse, les maisons d’enchères se déploient en ligne. En dix-huit mois de pandémie, les ventes virtuelles talonnent les ventes physiques.

L’acteur principal d’une enchère, c’est le marteau: le maillet avec lequel, d’un coup frappé sur le "fer", le commissaire-priseur clôt la vente. Au théâtre, les trois coups ouvrent le premier acte. En salle des ventes, un coup scelle le dernier. Ces enchères sont un théâtre public qui, en dix ans, s’est redéployé en Live sur grand écran. La vente en salle s’est démultipliée sur des plateformes attirant des millions d’écrans dans le monde qui se connectent et enchérissent.

36%
d'augmentation
Sur un total de 21 milliards de dollars, les ventes publiques ont baissé de 30% par rapport à 2019, mais les ventes privées (5 milliards) ont augmenté de 36%.

Cette virtualisation amplifie et accélère les phénomènes de marché. Le 11 mars, 22 millions de connectés ont suivi la vente Christie’s de The First 5.000 Days, œuvre numérique du crypto-artiste Beeple, dont 90 % de milléniaux (et 2 millions de ses followers sur Twitter).

L’économie distancielle née des contraintes pandémiques se traduit par des records à l’encan: sur un total de 21 milliards de dollars, les ventes publiques ont baissé de 30% par rapport à 2019, mais les ventes privées (5 milliards) ont augmenté de 36% et les ventes en lignes ont doublé (12 milliards) selon le Rapport 2021 d’Art Basel, la plus grande foire mondiale.

Distanciation en direct

Les règles sanitaires ont fermé les salles en dur et déployé la vente virtuelle, soit Live, suivie en salle, au téléphone et retransmise en direct, en quelques heures, soit online, dématérialisée, sur une ou deux semaines. En mars 2020, Dominique de Villegas à la tête de Horta, fondée en 1982, a limité sa jauge à 50 personnes et conclu un accord avec Drouot Digital, plate-forme française. Le bilan est net: malgré 30 % de vacations en moins, Horta a écoulé plus de lots, plus cher, et les trois premiers mois de 2021 sont en hausse de 20 % sur 2019.

"Les foires sont trop nombreuses, trop coûteuses, galeries et marchands réinvestissent en ligne ces économies de déplacements et de stands."
Henrik Hanstein
Président de Lempertz

Rodolphe de Maleingreau d’Hembise, qui dirige Haynault, avait anticipé: en 2017, la maison comptait plus de clients Internet qu’en salle. "Je connais moins de 15 % de mes acheteurs en ligne, surtout des occasionnels".

Lempertz, fondée à Cologne en 1845, la plus ancienne en main familiale, eut un bureau bruxellois jusqu’en 1938, rouvert rue aux Laines en 1991. Le chiffre d’affaires 2020 atteint un record à 56 millions, indique son président, Henrik Hanstein: "Avec le virtuel, nous avons adapté les vacations aux mesures sanitaires: totalité du catalogue en ligne, 90% des ventes par téléphone ou Internet. Nos previews durent désormais deux semaines, sur rendez-vous, y compris le soir".

Tendance irréversible

Pour lui, Internet est irréversible. "Les foires sont trop nombreuses, trop coûteuses, galeries et marchands réinvestissent en ligne ces économies de déplacements et de stands". Le confinement a laissé du temps et de l’argent aux collectionneurs, pour qui Bruxelles a un double atout: "La proximité pour l’acheteur anglais ou français, et la taxe à l’importation de 6 %, contre 9 % aux Pays-Bas ou 19 % en Allemagne".

"Le marché de l’art est le seul où le secteur marchand accusait un retard digital par rapport au secteur public (...) la tendance est clairement à une baisse des vente Live et une hausse des ventes en ligne."
Christine de Schaetzen
Directrice du bureau Belgique-Luxembourg de Bonhams

Christine de Schaetzen, spécialiste d’art moderne et contemporain, dirige le bureau Belgique-Luxembourg de Bonhams, maison anglaise fondée en 1793. Avec la pandémie, la prise de vitesse digitale marque "un changement durable". Les ventes Live, avec commissaire-priseur, étaient pratiquées depuis 2011, mais les ventes online, depuis 2016, restaient sporadiques.

"Après l’arrivée en 2019 de notre nouveau directeur marketing, Marc Sands", qui après une carrière dans les médias, assura chez Christie’s la promotion du Salvator Mundi de Léonard de Vinci, l’œuvre la plus chère jamais vendue en enchère publique, "tout a bougé". Pour Sands, "le marché de l’art est le seul où le secteur marchand accusait un retard digital par rapport au secteur public", notamment les musées. "Nous poussons donc la publicité et le marketing sur Internet, les réseaux sociaux et les ventes en ligne: avant de créer de nouveaux outils digitaux, nous améliorons nos fondamentaux. Mais la tendance est clairement à une baisse des vente Live et une hausse des ventes en ligne."

Contrairement à Haynault ou Millon qui ont signé avec Drouot Live, Bonhams a contracté avec quatre de ces plateformes, ou "agrégateurs", Artsy, LiveAuctioneers, Invaluable, The Saleroom qui, à l’inverse de Drouot Live, ne gèrent pas les enchères, mais en centuplent le public avec un suivi complet en ligne.

47%
DES VENTES
Chez Bonhams, 47 % des ventes se font online, sur enchères électroniques, pour des montants importants.

Résultats "parlants"

Pour Christine de Schaetzen, les résultats sont parlants: "47 % des ventes se font online, sur enchères électroniques, pour des montants importants" : le 12 mai, Bonhams New York vendait un Hans Hartung 550.000 dollars. Et onze Yaoi Kusama de la collection du médecin de l’artiste, le docteur Hirose (qu’elle payait en tableaux de sa série Infinity Nets du milieu des années 1960), ont dépassé 15 millions de dollars: les trois-quarts des inscrits étaient en ligne, un tableau s’est vendu online 250.000 dollars, le reste au téléphone.

La levée des restrictions sanitaires ne freine pas le mouvement. "Sur les trois premiers mois de 2021, les enchères en ligne sont en hausse de 70%, avec 20.000 inscrits. Une app créée début 2021, avec accès aux lots et outil de bidding, capte 12 % des enchères". Marc Sands conclut: "La pandémie modifie nos repères: y a-t-il un pic à la valeur de l’objet vendu en ligne? Non. Tout le monde veut voir l’objet? Non. Tout le monde veut enchérir en présence? Non".

Expertise et distorsion

Cette mutation accroît les devoirs, admet Christine de Schaetzen: "les acheteurs veulent une information immédiate, détaillée. Notre rapport de condition est assorti de vidéos professionnelles réalisées en amont de la vente et de conversations Facetime", une scénographie où un ou deux assistants manipulent la pièce, la commentent et un autre la filme sous tous les angles. Pour une vente d’art chinois, une équipe vidéo a filmé chez le collectionneur. "C’est une situation paradoxale: pour la première fois, des acheteurs acquièrent sans voir, la confiance en la maison, qu’ils connaissent, jouant fortement; d’autres s’y refusent; la présence en salle diminue, mais le nombre d’enchérisseurs augmente. Pour ceux que la froideur de l’enchère en ligne décontenance, je préconise l’achat au téléphone: le dialogue avec l’assistant de vente permet de sentir l’atmosphère" et compense en partie la distance.

Même analyse chez Haynault, avec 62 % de clients hors Belgique: pour ces collectionneurs asiatiques, américains, israéliens, l’expertise reste l’atout-maître de la salle de vente.

"L’expertise à distance ne remplace jamais l’expertise en présence"
Alexandre Millon
Commissaire-priseur chez Millon

Dès 2008, l’apparition du site hollandais Catawiki a bousculé ce marché, avec ses 229 experts en ligne. Chez Millon, unique maison franco-belge, Alexandre Millon y voit une distorsion particulièrement prégnante pour Paris et Bruxelles: "La rigueur d’expertise d’une maison offre réputation et garantie (en France, toute vente est garantie 5 ans, ce qui n’est pas le cas en Belgique, NDLR). La législation française est la plus stricte d’Europe, source de 'distorsion de la valeur du coup de marteau par rapport à l’Espagne, l’Allemagne ou la Suisse'. Chez Catawiki, une absence de réelle garantie de sélection des lots encourage la vente de faux ou de pièces douteuses."

Spectacle

On désacralise le marteau, le commissaire est plus Actor’s Studio, moins officier ministériel. Le spectacle est plus clinique, plus communiquant, exige plus de rigueur. La vente est plus courte, plus thématique, plus événementielle, tout tient à la performance de l’adjudication qui s’adapte aux désirs du vendeur.

"Lors du premier confinement, j’ai réglé seul depuis mon village, juché sur une caisse de vin en guise de tribune, une vente de 4 millions, en distanciel avec mes collaborateurs qui prenaient les appels d’Europe entière." Il n’est pas pour les ventes "timed-auction" dites d’aubaine, entre 20 et 2.000 euros, sans expert, sans commissaire. Il martèle: "L’expertise à distance ne remplace jamais l’expertise en présence". Avec 75.000 lots expertisés en 2020, "record d’Europe", il a vu une hausse de 300 % de sa rentabilité nette.

Depuis janvier, Millon s’est doté d’une régie à trois caméras, avec visite virtuelle des pièces majeures, les Masters. Le studio a créé un fond vert pour afficher par exemple des images de la place St-Marc pour une vente vénitienne. Il prévoit de créer un véritable show télé qui présente les ventes futures.

Vente NFT à Bruxelles

C’est presque un gant blanc: une vente où la totalité des pièces a trouvé preneur. Axel Reynes, commissaire: "vendu 12 œuvres sur 13 vendues, pour 68 922 euros. Le lot n°8, The Rebbe (par Maikeul), s’est adjugé 24.000 euros, prix de marteau".

Avec sa vente NFT, première européenne, Millon, hôtel de ventes franco-belge, s’affirme en maison du crypto-art. Pour les NFT, Millon accepte d’être payé en crypto-monnaie et deux pièces au moins le seront en Ether: les lots n°1, Fire, d’Oelhan, pour 7.000 euros et n°11, $50K No.246873714, de Tom Badley, adjugé 2.000 euros. Millon est l’une des rares en ce cas. Chez Bonhams, Marc Sands ne l’envisage pas: "c’est un actif très volatil, nous ne sommes pas courtiers en devises, mais c’est à l’étude". Chez Christie’s, Beeple n’a pas été payé en dollars, mais en Ether: la crypto cotait alors 1.800 euros, avant de toucher les 3.500 euros en mai.

Côté acheteurs, cette vente à huis-clos a attiré 300 inscrits, entre 50 et 100 enchérisseurs, "ce qui nous situe dans la norme de nos secteurs traditionnels établis de longue date", souligne Axel Reynes. "Un excellent signe". Les vendeurs font partie d’un groupe fermé de collectionneurs créé par Reynes en 2019, âgés de la trentaine, collectionneurs d’œuvres en token NFT, passionnés d’investissements cryptographiques et immobiliers, et de street art, dont le patrimoine s’échelonne de 10.000 à 1 million d’euros.

La prochaine vente aura lieu à l’automne, à Bruxelles, et réunira plus du double d’œuvres.

Le résumé

Avec la pandémie, les maisons de vente aux enchères accélèrent leur déploiement digital.

Ces prochaines années, le marché virtuel fera sans doute jeu égal avec la vente physique.

Toutefois, l’œil et la main de l’expert resteront indispensables pour voir et toucher l’objet.

Mais aussi confirmer à l’acheteur la valeur de ce qu’il achète.

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