Le Musée d'Ixelles prête des œuvres à ses riverains

©doc

Alors que ses grands travaux débutent ce mardi, l’institution lance, fin juin, son premier "Musée comme chez soi".

Les habitants du quartier de la Tulipe, à Ixelles (Bruxelles), ont dû se pincer en voyant deux émissaires du Musée d’Ixelles faire du porte-à-porte et écarter grand leur imper à qui acceptait de la leur ouvrir. Dans ses pans, rien de graveleux mais des reproductions de tableaux tirés des collections  du musée, et non des moindres: Félicien Rops, Auguste Rodin, Théo Van Rysselberghe, Xavier Mellery, Constantin Meunier, Jo Delahaut, Jan Fabre.

"Certains nous criaient par l’interphone: ‘Oh non! Pas les Témoins de Jéhovah, puis se radoucissaient en entendant qu’on venait du Musée d’Ixelles", se souvient Lucie qui a fait partie de l’expédition. Et pour cause: l’objectif de l’opération visait à proposer aux riverains de faire leur shopping parmi ces œuvres et d’en accueillir une chez eux le temps d’un week-end, avec une visite privative pour les amis et la famille, le samedi 23 juin, et un parcours public, de 11 à 17 heures, le lendemain.

©Manuel Lauti

Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, et on en retrouve quelques-uns un mardi soir dans la salle des expos bis, à l’arrière du musée, fermé depuis le 5 mars pour 3 ans de travaux. Toutes les œuvres sont là, posées à même le sol, comme juste avant un accrochage ou un déménagement. "C’est très simple, explique à la cantonade un animateur de Patrimoine à Roulettes, l’ASBL qui copilote l’opération avec le Musée d’Ixelles (lire ci-contre). Vous regardez les œuvres posées à terre et cous choisissez celle que vous voulez emporter chez vous."

"Ça fait un peu peur…"

Le choix est cornélien entre l’abstraction lyrique d’un Jo Delahaut, une affiche de Jules Chéret ou un buste en bronze de Charles Samuel. Mais Benjamin sait ce qu’il cherche: une affiche d’Henri Meunier qui fera bel effet dans son atelier de sérigraphie, tout proche. "Certains des artistes avec lesquels nous collaborons travaillent encore de cette manière. Ce sera raccord avec notre activité, dit-il en scrutant l’œuvre en connaisseur. Accueillir une œuvre du musée chez soi, c’est un peu voir l’envers du décor. Et ça fait un peu peur…"

Le Musée d’Ixelles prendrait-il un risque inconsidéré en confiant des œuvres à des quidams, forcément moins bien équipés pour leur conservation?

"Les assurances ont joué le jeu, assure Claire Leblanc, conservateur du musée. Dès lors qu’on est acteur et responsable de notre prêt et qu’on visualise les zones de risque afin de les réduire, pas de problème: nous continuons à assurer notre mission première de conservation."

"Nos voisins de palier vont en être et nous ont proposé de le faire ensemble. Ça fera deux œuvres sur le même palier!"

"Quand la température sera clémente, on laissera le tableau dans notre salon, mais s’il fait trop chaud, on le déplacera dans la chambre", traduit Jean qui est venu avec Nathalie, sa femme, et leurs trois enfants, Adèle, Jil et Marlow. Ils posent tous les cinq devant le Delahaut qui semble correspondre au style moderne de leur intérieur. "Cette initiative désacralise un peu les œuvres, reprend-il. Et les enfants se souviendront de celle-là." Nathalie embraie: "On aimait bien la démarche du personnel – donner de sa personne, sortir du cadre, avoir des idées – et comme nous voulons nous impliquer dans la vie de quartier, on est venus."

Ce projet du "Musée comme chez soi" s’intègre effectivement dans un contrat de quartier de la Région de Bruxelles-Capitale qui vise à revitaliser cette zone populaire de Bruxelles. "Il faut retisser des liens entre les gens, explique Yves Hanosset, coordinateur de Patrimoine à Roulettes qui en est le dépositaire. Et cela tombe bien: pour notre ASBL, le patrimoine est un outil de découverte de soi et des autres; un outil de communication avant d’être un objet de connaissance."

Caroline, qui habite Ixelles depuis 3 ans, a reçu le message 5 sur 5. "Nos voisins de palier vont en être et nous ont proposé de le faire ensemble. Ça fera deux œuvres sur le même palier! rit-elle. On ne s’y connaît pas en art mais on va le présenter à nos amis de manière différente et peut-être que cela déclenchera chez eux une fibre artistique." Avec Niklas, son compagnon allemand, elle a jeté son dévolu sur "La femme au piano" de Georges Creten. "On nous a dit que c’était joyeux, et nous, on est des gens joyeux!" Caroline imagine déjà accueillir ses hôtes au son d’un kamele n’goni, une cora mandingue dont elle joue, pour dialoguer avec cette bourgeoise centenaire au piano…

"Les riverains vont devenir des minis curateurs en puissance et, ça, c’est génial!" s’enthousiasme Claire Leblanc, qui profite de la fermeture de son musée pour remettre à plat ses pratiques muséales. "On va nous trouver un peu dingo, mais il y a plus de fascination et de fantasme qui se réalisent que de critiques frontales. Ce qui m’intéresse, c’est le public non acquis, le primo visiteur: c’est là que le musée joue son rôle de partage du bien public."

Parcours chez l’habitant: le dimanche 24/6, de 11 à 17h. Infos & départ: rue Jules Bouillon, où sera inaugurée, de 17 à 20h, la reproduction monumentale de "La mélancolie" de Franz Van Holder, issue des collections du Musée: www.museedixelles.irisnet.be

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