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Libasse KA, peintre: "Je suis ce que je vis"

L'artiste-peintre Libasse KA. ©saskia vanderstichele

Exposé par Luk Lambrecht et repéré par le directeur du S.M.A.K., ce jeune artiste belgo-sénégalais qui s'en réfère à Spinoza et Mondrian livre une exposition singulière à la Wetsi Art Galery. Une révélation.

Bruxelles n'a jamais autant ressemblé à Berlin qu'au Studio Citygate, une vaste friche industrielle plantée dans un no man's land à Anderlecht, entre la gare du Midi et la voie d'accès rapide à l'autoroute, et qui accueille depuis 2018 une foule d'entrepreneurs, de créatifs et d'artistes de tous bords. On y entre par une grille peinte en rose qui s'ouvre sur un potager collectif jouxtant une piste de skate, les narines alléchées par le four à pain du café l'Antidote, qui cuit d'excellentes pizzas au levain...

C'est dans le prolongement de sa terrasse que l'on accède à la Wetsi Art Gallery (WAG), du prénom de sa fondatrice. Anne Wetsi Mpoma l'a ouverte il y a un an et demi avec le soutien du ministère bruxellois de l’Égalité des chances, afin d'accueillir en résidence des artistes afrodescendants qui n'ont pas droit de cité dans les galeries des beaux quartiers.

Militante de la doctrine décoloniale, qui s'est fait entendre lors des débats passionnés qui ont accompagné la réouverture du Musée de Tervuren, cette historienne de l'art n'y va pas par quatre chemins: "Dans l'absolu, il ne faudrait pas d'endroits dédiés aux Afrodescendants, mais le racisme structurel, l'invisibilisation et la subalternisation (sic) des cultures africaines font qu'ils ont besoin de soutien et d'un espace pour s'exprimer et développer leurs compétences."

Mais la galeriste n'en cherche pas moins à élargir son horizon "pour attirer un public un peu plus mainstream", dit-elle en préambule.

"Le racisme structurel, l'invisibilisation et la subalternisation (sic) des cultures africaines font que les Afrodescendants ont besoin de soutien et d'un espace pour s'exprimer."
Anne Wetsi Mpoma
Galeriste et activiste

C'est dans ce cadre qu'elle a confié le premier espace de sa galerie à Luk Lambrecht, l'ex-tête chercheuse du Centre culturel de Strombeek-Bever (à qui l'on doit la splendide exposition Jacqueline Mesmaeker, à Bozar, l'an dernier), et qui a jeté son dévolu sur le jeune artiste belgo-sénégalais de 22 ans Libasse KA. Le curateur en avait entendu parler par le peintre flamand "anarcho-baroque" Jan Van Imschoot qui le suivait sur Instagram.

Ils ne sont pas les seuls à s'intéresser à lui: Philippe Van Cauteren, le directeur artistique du S.M.A.K. de Gand, y aurait vu l'étincelle du génie et Maria Broodthaers, la veuve du célèbre auteur des casseroles de moules, lui a acheté quelques pépins de dattes qu'il trimballait dans sa poche lors du vernissage de l'exposition. Des pépins de dattes à 15 euros, cela ressemble à une "private joke" entre lui et Luk Lambrecht... "Ce n'est pas pour l'argent", nous assure Libasse KA, le sourire en coin: "c'est un questionnement sur la valeur de l'art à partir de ces pépins sans valeur sur lesquels j'ai apposé des traits d'or."

L'artiste-peintre Libasse KA. ©saskia vanderstichele

À l'entrée de l'espace qui lui est dédié, il regarde son autoportrait, qu'il a réalisé au charbon dilué à l'eau, à même le mur. "J'ai dessiné un enfant avec un chien qui me représente et une ligne du temps en pointillé qui débute en 1998, date de ma naissance, fait un arrêt en 2010 avec la mort de ma mère au Sénégal, puis repart. Les os que l'on voit, c'est quelque chose que l'on recherche. Tout le monde cherche quelque chose", dit-il.

Mais il n'est pas toujours obligatoire de le dire explicitement. Une fois entré dans l'exposition, ses œuvres aux formats A3 et A4 apparaissent plutôt abstraites avec leurs couleurs en aplats, parfois émaillées de silhouettes géométriques, mais surtout traversées par des lignes de force qui en architecturent l'espace. Il nous le démontre en découpant du doigt l'aplat bleu d'une toile intitulée "Le nageur".

Question d'équilibre

C'est plus fort que lui, que ce soit sur une feuille de papier, dans un objet anodin ou un motif en briques sur la façade d'une maison, les rapports de proportions lui sautent aux yeux. "Je vois apparaître la structure un peu partout, mais je ne calcule rien. Je préfère parler de rythme et voir ce que ça donne quand les choses s'agencent d'elles-mêmes. Mais il y a toujours cette recherche d'un équilibre, comme je recherche l'équilibre dans ma vie."

Ses goûts en matière d'art sont d'ailleurs éloquents: Piet Mondrian et ses damiers, et, dans la même veine structurée et colorée, Mario De Brabandere, qu'il a découverts lors de ses humanités artistiques à Sint-Lukas, puis à La Cambre.

"Je ne peux pas attendre de moi-même d'agir complètement comme un Sénégalais ou comme un Belge, car j'ai eu les deux et cela donne autre chose."
Libasse KA
Artiste-peintre

Il parle aussi philo avec son père, graphiste, depuis qu'il l'a rejoint à Asse, en 2010, après la mort de sa mère. "Je suis ce que je vis", dit-il à la manière de Descartes. Et ce n'est pas un hasard s'il se revendique de Spinoza pour sa radicalité rationaliste mais ouverte à la connaissance intuitive. "J'ai l'impression d'être en constante évolution. Du coup, je ne dois pas m'affirmer en tant que quelque chose mais en fonction de ce que j'ai vécu. Ainsi, je ne peux pas attendre de moi-même d'agir complètement comme un Sénégalais ou comme un Belge, car j'ai eu les deux et cela donne autre chose."

On attendra donc en vain de reconnaître dans sa production une patte africaine sinon peut-être dans "La fièvre de l'or" qui pourrait dénoncer la mainmise de l'Occident sur l'Afrique. Ses inspirations vont du Bauhaus aux tapisseries africaines en passant par l'art oriental des couleurs. "Ce sont des filtres, une sélection par rapport à mes aspirations du moment, mais, au final, il y a cette partie que je ne peux pas atteindre consciemment et totalement contrôler – l'état intérieur dans lequel je suis, l'âme et la liberté."

Exposition

"The reality of a reflection"
Libasse KA (commissaire: Luk Lambrecht)

Jusqu'au 6 juin, du mercredi au samedi, de 14 à 18h, ou sur rendez-vous.

Wetsi Art Gallery, au Studio Citygate, 1A rue de la petite île - Bruxelles, 1070 - +32 (0) 493 92 02 97

Note de L'Echo: 4/5
Œuvres au format A3 et A4, comprises entre 500 et 1.600 euros.

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