chronique

Milo Manara: "Bardot n'existe pas par son art. Elle est l'œuvre d'art"

Milo Manara, maître italien de la bande dessinée érotique, a reçu le plus formidable cadeau: rendre hommage à Brigitte Bardot, à travers 25 aquarelles. Devant un tel mythe, le sulfureux dessinateur s’est fait sage, prudent, mais surtout respectueux. De ses pinceaux légers et réalistes, il célèbre le sommet de la féminité et de la liberté. "Elle est comme le vent, impossible à arrêter. J’ai essayé de rendre toutes les facettes de sa personnalité."

Le profil se découpe sur un fond doré. Le visage est pur, la ligne parfaite. Le portrait prend la forme d’une icône byzantine, même si le trait fin est criant de réalisme. Le visage est celui d’une femme enfant. La bouche entre-ouverte est un peu gourmande, le regard souligné de noir disparaît à demi derrière une cascade de cheveux. Comme dans les peintures classiques, cette vierge est la représentation d’un idéal féminin. Une icône dans tous les sens du terme. À la différence près que ce visage est reconnaissable entre mille. C’est celui de Brigitte Bardot, l’égérie de Vadim, la chose de Gainsbourg et d’autres encore, le mythe de la fin des années 60, la personnification de la femme libre.

©Millon

Quelque 24 autres portraits enrichissent ce portofolio, proposé ce dimanche à la vente par la maison Millon en duplex entre Paris et Bruxelles. Pour oser un tel hommage, il fallait un maître du dessin et un chantre de la féminité. Qui d’autre que le dessinateur italien Milo Manara, qui a fait sortir le dessin érotique de sous le comptoir pour le mettre aux cimaises. Les galeristes bruxellois Huberty Breyne et le commissaire-priseur Alexandre Millon se sont associés pour provoquer la rencontre entre le maître de l’érotisme en BD et "BB".

©AFP

Vous célébrez la femme depuis si longtemps qu’on est presque surpris que vous n’ayez jamais dessiné Bardot dans aucun de vos albums.
C’était très tentant, mais c’est Bardot tout de même! La mettre en scène, si ce n’est pour la faire jouer son propre rôle, n’aurait eu aucun sens. C’eût été comme faire jouer la Vierge Marie dans un autre rôle…

Une appréhension au moment de poser les premiers traits de crayon, pour cette commande de 25 portraits?
Bien sûr. La proposition m’a évidemment enthousiasmé. Ma crainte était en revanche de savoir si elle appréciait mes premiers dessins et si on pouvait aller au bout du projet. Heureusement elle a aimé… Lorsqu’on fait des portraits de personnages imaginaires ou disparus, on peut être assez libre. Ici, j’avais surtout peur de lui manquer de respect. Pour la première fois de ma vie, je pense, on m’a dit que je pouvais aller plus loin dans ma démarche au niveau de l’érotisme. Dans mes premiers dessins, je restais plutôt prudent, plutôt sage. Par respect ou du fait de l’âge peut-être… Du coup, je me suis un peu lâché dans les derniers dessins.

Vous êtes donc progressivement approprié le mythe Bardot?
La personnalité de Brigitte Bardot est très complexe, multiple. En regardant ses photos, on a l’impression qu’elle change aussi vite qu’un ciel de printemps. Elle montre beaucoup de visages différents. Elle peut passer de la femme enfant à la femme fatale. J’ai essayé de rendre hommage à toutes ces facettes de sa personnalité.

©Millon

Qu’est-ce qui est si difficile à faire passer?
L’expression du regard, du visage. Cette émotion passe sur le fil du rasoir. Il ne faut tomber ni d’un côté ni de l’autre, faire passer le côté malicieux, la séduction du regard. C’était très difficile et cela m’a demandé énormément de travail. C’étaient sans doute les dessins les plus compliqués que j’ai eus à faire. Il n’est pas possible d’enfermer Bardot dans une peinture, comme Andy Warhol l’a fait pour Marylin Monroe, par exemple. Elle est comme le vent, il est impossible de l’arrêter. C’est pour cela que j’ai choisi l’aquarelle plutôt que l’huile. C’est plus léger. J’ai pu travailler par suggestion sans devoir charger la toile, ce qui aurait abîmé l’image de liberté de Bardot.

Exposition ce 11 juin à la Galerie Huberty Breyne, 8A rue Bodenbroeck, Grand Sablon, vente dimanche à 14h en duplex entre Paris et Bruxelles. ©Millon

Comment avez-vous choisi les poses?
Je suis parti de photos, mais je ne les ai jamais reproduites telles quelles. Déjà parce que j’ai adapté le décor, pour faire référence aux animaux notamment. Il fallait faire dialoguer le corps de Brigitte Bardot et les animaux qui apparaissent en fond. Ce sont des compositions inventées. Cela n’aurait servi à rien de copier simplement des photos que tout le monde connaît.

Certains tableaux reprennent le style des icônes byzantines sur fond doré. C’est insister sur l’icône Bardot?
Je joue avec différents styles picturaux. Il y a aussi des références à la représentation de la Vierge dans la peinture de la renaissance italienne. C’est l’archétype de la beauté. Bardot elle-même estime que je l’ai "sublimée", pour reprendre ses mots. Mais on ne peut pas s’empêcher d’idéaliser un tel personnage. Elle est tellement chargée de l’imaginaire collectif. Elle est en chacun de nous et cela se reflète dans son image.

Mais paradoxalement, dans certaines photos, elle apparaît comme très simple et très naturelle. Comme s’il n’y avait pas de différence entre son image publique et sa vie privée. C’est exactement le contraire pour Marylin. On a l’impression d’avoir toujours vu Bardot comme cela et que c’est comme cela qu’elle a vécu.

"Il est impossible d’enfermer Bardot dans une peinture."
Milo Manara

Vous ne vouliez pas la représenter à d’autres périodes de sa vie?
Non. Je n’aurais jamais osé! Le temps est souvent cruel. C’est un sculpteur de grand talent, mais sans pitié… Je pense qu’elle a accepté ces dessins aussi pour entretenir cette image d’elle à l’époque. Son rôle a été énorme dans la transformation de la société à cette époque. C’est ce qu’on retient d’elle et c’est que je veux retenir d’elle.

Gardez-vous encore en vous la première vision que vous avez eue de Bardot?
J’ai l’impression de l’avoir toujours connue. Au contraire de grandes actrices comme Sophia Lauren, Claudia Cardinale ou Anna Maniani que j’associe à des films précis. J’ai l’impression que son image a grandi avec moi, dans la manière dont je regardais les femmes. Bardot existait en dehors des films. Elle est beaucoup plus que ses rôles dans des films. Elle EST l’œuvre d’art.

Brigitte Bardot "J’ai arrêté le cinéma pour arrêter le temps"

Quel regard portez-vous sur le travail réalisé par Milo Manara?

Je ne connaissais pas son œuvre. J’ai découvert quelques-uns de ses dessins anciens. C’est assez joli. Mais je partais sans a priori. Et j’ai été superbement étonnée de ce qu’il a fait. Comment percevez-vous, aujourd’hui, l’image que les gens ont généralement de vous, cette icône de la féminité, cet idéal féminin? C’est la période de ma vie où j’étais la plus belle. C’est plutôt flatteur si c’est celle que les gens ont retenue. Je préfère cela à une image toute tarabiscotée.

Cela ne résume-t-il pas votre vie à cette seule période d’une dizaine d’années de la fin des années 60?

C’est pour cela que j’ai quitté le cinéma et la vie publique. Pour arrêter le temps. C’est l’image que je veux laisser. Vous avez côtoyé quelques-uns des plus grands créateurs de votre époque.

Sont-ce eux qui ont forgé cette image?

La vie est faite d’échanges dont on s’enrichit forcément. On s’enrichit au contact de la valeur des gens qu’on croise. Mais je me suis créée tout de seule, sans rien demander à personne. Et je pense que je suis toujours pareille. Même si je n’ai plus la même image, j’ai toujours le même caractère, aussi libre, aussi indépendante… Et aussi emmerdante.

Vous a-t-elle inspiré dans votre travail, pour dessiner d’autres femmes?
Oui! C’est le modèle de beauté et de liberté par excellence. Indirectement, elle m’a donc influencé. J’ai commencé à faire de la BD après avoir découvert Barbarella de Forest, qui est directement inspirée par Bardot. Je lui dois donc mon parcours d’auteur de BD. Depuis, l’archétype de beauté qu’elle véhicule a toujours été présent dans mon travail, dans le rendu des femmes. Les longs cheveux, par exemple, aident le dessinateur à créer le mouvement dans un dessin par nature figé. C’est une technique très ancienne, qu’on trouve déjà dans la "Naissance de Vénus" de Botticelli.

Par rapport à la manière dont vous avez abordé la femme dans vos albums, ce travail est une sorte de point ultime?
Je crois… Je suis sûr que je ne referai plus jamais un travail comme celui-là: 25 portraits hommages d’une telle personnalité, d’un tel modèle idéal. C’est une coupole à toute ma carrière.

Je crois aussi qu’on ne connaîtra plus de personnalité qui représente autant l’idéal féminin. Les stars actuelles du rock ou du cinéma sont souvent des symboles érotiques, mais aucune ne peut égaler Bardot.

Vous avez réalisé un rêve d’enfant?
Peut-être pas d’enfant, mais de jeune homme…

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