Astrid Ullens: "Nous sommes en 1787, à la veille d'une grande révolution"

©Tim Dirven

L'apéro de L'Echo avec Astrid Ullens, présidente de la Fondation A Stichting. Selon elle, il n'y a plus d'avenir et elle conseille à ses petits-enfants de quitter la Belgique.

Nous sommes chez "Odette en Ville", restaurant et hôtel chic de la capitale, tellement chic que l’odeur des bougies embaume déjà les pavés du trottoir mais aussi un des seuls bars où l’on vous sert des flûtes de Ruinart. C’est ici qu’Astrid Ullens de Schooten Whettnall – disons Astrid – a décidé de nous inviter à dîner parce que c’est beaucoup "plus agréable" que de prendre l’apéritif.

Il est 19h et, alors que les équipes ronronnaient gentiment en attendant le client, l’arrivée de la baronne nous fait à tous l’effet d’un ouragan, comme si – subitement – quelqu’un allumait les lumières et lançait la boule à facettes en criant "Roulez jeunesse". Vêtue de rose de la tête aux pieds, lunettes roses sur le nez, elle nous envisage le regard franc avant de conclure en souriant: "Vous m’avez l’air franchement sympathique" et de filer s’installer sur la banquette en s’excusant au passage de ne pas avoir pris le temps de se changer ou de se remaquiller.

Les collectionneurs, des machos

"Mais quelle journée!" souffle-t-elle entre son rouge à lèvres avant d’ajouter "qu’en prime", son ex n’a rien trouvé de mieux que de faire une embolie: "À 84 ans, mais quelle idée!". À la voir, on se dit que ce n’est pas près de lui arriver, vivante comme un cœur, elle fait plus d’une heure de gym par jour, monte des expositions, soutient des artistes, parcourt le monde en montant des projets caritatifs et ne s’entoure que de jeunes: "Ce n’est pas parce que j’ai 81 ans que je vais faire comme les autres, ces vieux qui n’ont plus de projets et qui attendent que le cercueil vienne les chercher".

On l’avait repérée grâce à sa participation au grand barnum, Paris Photo, où la collectionneuse et présidente (fondatrice) de la Fondation A Stichting (*) était invitée cette année. Elle avait toujours refusé d’y participer, comme de donner des interviews ou encore d’apparaître en première ligne, que ce soit pour sa Fondation ou sa collection. "Déjà, parce que le monde des collectionneurs est un milieu de machos qui n’aime pas les femmes, ensuite parce qu’on parlait déjà beaucoup de mon frère (Guy Ullens, NDLR) et de son musée en Chine et enfin, parce l’ombre me permettait de rester libre".

"Pour la noblesse, je sens le souffre et si on ne me souhaite plus à sa table, moi je m’en fiche complètement."

Alors, quand on lui demandait dans des dîners ce qu’elle collectionnait, la baronne répondait "des allumettes". Aujourd’hui, elle assume. Car bien qu’arrivée dans un milieu comme une météorite, en 10 ans pourtant Astrid a réussi à imposer son prénom. "On ne me déroule pas le tapis rouge, mais ils me font confiance, le plus important pour moi".

Avant la photo? "C’est très simple, j’ai vécu 46 ans dans un placard, j’étais très bonne en cuisine, biberon et lange. En surgelés aussi. Et puis, j’ai tout plaqué en divorçant à 70 ans et je me suis mise à collectionner. Dans mon milieu, on a arrêté de m’inviter, pour la noblesse, je sens le souffre et si on ne me souhaite plus à sa table, moi je m’en fiche complètement".

Oui, mais voilà, aujourd’hui Astrid a décidé de sortir de l’anonymat "pour pérenniser" la Fondation, mais aussi dans l’espoir d’impliquer davantage ses 15 petits-enfants qu’elle aime au-delà "d’énormément". Alors, elle a dit "oui" à Paris Photo avant de dire "oui" à L’Echo.

L’art contemporain, très peu pour elle

Elle nous raconte tout cela derrière une demi de San Pellegrino, parce qu’Astrid ne boit plus une goutte d’alcool, ou alors uniquement un whisky Sour, une ou deux fois par an, mais seulement quand elle se sent à 100% en confiance. "Jeune, j’étais comme tout le monde, je buvais pas mal jusqu’au jour où je me suis occupée de ma mère et de ma belle-sœur, alcooliques toutes les deux, ça m’a dégoûtée à tout jamais".

Ce qui la frappe beaucoup aujourd’hui? La manière qu’ont les jeunes de consommer l’alcool ou l’amour: "Ils ne boivent plus, ils se saoulent à mort avant de s’envoyer n’importe qui en souhaitant par avance ne pas s’en souvenir; sont-ils à ce point malheureux pour vouloir tout oublier? Pour ma génération, rien n’était permis – l’horreur – mais aujourd’hui tout est permis, ce n’est pas mieux. Finalement, on meurt des deux extrêmes alors que la sexualité, c’est si important, il faut la vivre mais de grâce – je le dis à mes petits-enfants – pas dans le vent ni n’importe comment".

Pour ma génération, rien n’était permis – l’horreur – mais aujourd’hui tout est permis, ce n’est pas mieux.

L’art contemporain? Elle n’aime pas. Enfin, celui d’aujourd’hui parce que celui d’avant "ça, c’était autre chose, c’était une véritable aventure intellectuelle, aujourd’hui ce n’est plus que de la spéculation, le talent ne compte plus, seul le fric est important". Pinault, elle est contre, d’autant "qu’accrocher un tableau dans un musée permet de multiplier comme par magie la valeur de l’œuvre et ce, indépendamment de sa qualité".

Sans oublier, tous ces riches – elle ne donnera pas de noms – qui, voyant des œuvres sur les murs de leurs copains, veulent acheter les mêmes pour prouver à toute la société qu’eux aussi ont autant d’argent. "Ridicule" lâche-t-elle, avant de commander une ceviche en entrée et un cabillaud façon thaïe en plat et de conclure sur une anecdote dans laquelle nous apprenons qu’un conservateur lui a demandé 15.000 euros pour accepter en dépôt une œuvre d’un artiste très connu qu’Astrid lui proposait et ce, suivant les volontés de l’artiste en question.

"Belle mentalité!", tire-t-elle avant d’atterrir sur le fait qu’au lieu de traîner dans ce vilain milieu, elle s’est concentrée exclusivement sur le mécénat, les jeunes artistes d’un côté et les enfants et les écoles de son quartier Forest, une commune à forte population immigrée "que personne n’a jamais aidé à s’intégrer".

Un roi coûte bien moins cher qu’un président qui se croit tsar

On a envie de demander à la fille de diplomate comment elle le voit – elle – l’avenir du pays et du monde. Son regard plonge dans son assiette, on la sent triste, elle confirme en remplissant les verres d’eau: "Nous sommes coincés entre le communautaire et le racisme, admettons que les Flamands manœuvrent très bien pour nous foutre dehors tandis que les Wallons continuent à vivre à crédit sans rien vouloir voir. Je conseille d’ailleurs à mes petits-enfants de partir car il n’y a plus d’avenir…".

Poursuivant sur la France, Astrid confie sa déception de Macron et ajoute comprendre les manifestants "même s’ils foutent toute l’économie en l’air en sachant pertinemment qu’il n’y a plus d’argent. C’est quand il y en avait encore qu’on aurait dû massivement investir pour la relance, aujourd’hui, c’est foutu. Souvent je le dis, nous sommes en 1787, la veille d’une grande révolution. Je ne sais pas si ce sera notre pays ou une grande guerre civile ou internationale mais sauf miracle, tout va péter gravement".

"Je ne sais pas si ce sera notre pays ou une grande guerre civile ou internationale mais sauf miracle, tout va péter gravement."

Dans l’attente patiente de son cabillaud, elle balaie la salle d’un regard. Elle s’attarde sur un homme qui nous tourne le dos: "Qu’en pensez-vous?" avant d’ajouter qu’elle trouve sa nuque "affreusement suffisante". Et de terminer de l’achever par un "On sent d’ici que c’est un mauvais coup". Pas faux, d’ailleurs aucune des trois blondes qui dînent juste à côté ne daigne lui jeter un regard.

À notre table, nous poursuivons sur son enfance en pension, un peu partout en Europe, avant de décrocher un diplôme en Angleterre. L’occasion de sauter sur le Brexit et le Meghxit, où noblesse oblige, Astrid a aussi des choses à dire: "Le comportement des Anglais est amoral, mais c’est justement parce qu’ils le sont qu’ils parviendront à s’en sortir. Ils connaîtront sans doute quelques années difficiles avant de permettre aux gens de faire chez eux tout ce qui ne sera plus possible de faire en Europe. Comme en Suisse ou au Luxembourg finalement où, avec tout cet argent, c’est de la folie pure. En tout cas, nous Européens ne serons pas gagnants, d’autant que nous n’avons plus de vrais dirigeants, ils ne roulent que pour eux-mêmes plus pour leur pays".

Et Meghan, Harry, la royauté tout ça… Franchement, elle comprend Meghan: "La royauté, c’est un aquarium, elle n’a pas supporté la perte de liberté, ce n’est pas une Kate qui, comme d’autres, voulaient le job à tout prix". La nôtre? "Je ne les fréquente plus, mais je trouve que Philippe s’en sort assez bien, pas un seul faux pas, chapeau! Sur le fond, moi je préfère mille fois qu’on nous laisse notre monarchie, de toute façon elle nous coûte bien moins cher qu’un président qui se prend pour un tsar, qui fera son business pendant 5 ans avant de foutre le camp avec la caisse".

Elle attaque le cabillaud. Il est temps de couper l’enregistreur. De l’autre côté de la table, Astrid Ullens nous fait l’effet d’un doux mélange d’Iris Apfel (décoratrice et icône de mode américaine de 98 ans) et de Poupette, la grand-mère dans "La Boum". Comme une mamy, elle sent bon les fleurs et le savon, comme une ado rebelle, elle nous fait beaucoup rire et cerise sur le gâteau, Astrid a beaucoup de choses à dire.

* En ce moment: Francesco Neri - "Contadini e Paesani" jusqu’au 29 mars

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